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« Shadow », une dernière fulgurance de Zhang Yimou

par Brigitte Duzan, 23 septembre 2026

 

Sorti en première mondiale à la Mostra de Venise et au festival de Toronto début septembre 2018, puis sur les écrans chinois le 30 septembre suivant, « Shadow » (《影》) est un film de wuxia « new age » réalisé par Zhang Yimou après le désastre de « La Grande Muraille » (《长城》). Il est à replacer dans la vogue, à l’époque en Chine, des films de wuxia sur fond historique, avec déluge d’effets spéciaux. Mais « Shadow » s’en distingue, justement, par un travail sur l’image que l’on retrouve jusque dans la conception des affiches.

 

 

Shadow

 

 

ü  Une histoire d’ombre

 

Scénario initial

 

Le scénario du film est adapté du scénario littéraire, « Les Trois Royaumes. Jingzhou » (《三国·荆州》), de l’écrivain et scénariste Zhu Sujin (朱苏进) [1], qui est également l’auteur du scénario de la série télévisée en 95 épisodes « Les Trois Royaumes » (《三国》), diffusée en 2010. Le texte a été publié en septembre 2018 avec toute une série d’essais du même auteur ; il est considéré comme représentatif de son œuvre scénaristique.

 

 

Les Trois Royaumes. Jingzhou, de Zhu Sujin

 

 

L’histoire se passe pendant la période dite « des Trois Royaumes » (三国时代), de la fin de la dynastie des Han en 220 à la fondation en 280 de la dynastie des Jin  (晋朝). Elle part de l’assassinat de Guan Yu (关羽) par Sun Quan (孙权), du royaume de Wu, et son général Lü Meng (吕蒙) pour s’emparer de Jingzhou (荊州).

 

 

Guan Yu dans sa célèbre armure (musée du Henan)

 

 

Cette province de Jing ou Jingzhou est l’une des « neuf provinces » (九州) de la Chine ancienne en référence aux divisions territoriales des dynasties Xia et Shang telles que décrites dans les textes anciens, dont les plus anciens sont les Annales sur lamelles de bambou de Rongcheng (容成氏) datant de la période des Royaumes combattants. L’histoire la plus courante des « neuf provinces » est celle du chapitre « Tribut de Yu » (Yu Gong 禹贡) du Livre des Xia (《夏书》) dans le Livre des documents (Shu Jing《書經》/《书经》) – chapitre divisé en deux parties, la première décrivant les neuf provinces où Yu le Grand a effectué ses travaux, parmi lesquelles celle de Jing [2]. Du temps des Trois Royaumes, c’était un territoire stratégique revendiqué par Sun Quan.

 

 

La carte des « neuf provinces » dite « du tribut de Yu », avec Jingzhou au sud

 

 

Guan Yu était un fidèle de Liu Bei (劉備/刘备). En 208, Liu Bei s’est allié avec Sun Quan (孙权) et ensemble, ils ont infligé une défaite décisive à Cao Cao à la bataille de la Falaise rouge (赤壁之战). C’est au milieu des années 210 qu’une dispute territoriale a éclaté entre eux, autour du contrôle des trois commanderies du sud de la province de Jing que Liu Bei avait occupées après la bataille de la Falaise rouge tandis que Sun Quan occupait le nord. Sun Quan envoya le général Lü Meng pour les reprendre, tandis que Guan Yu était chargé par Liu Bei de les défendre. En 219, alors que Guan Yu assiégeait Fancheng (樊城), Sun Quan l’attaqua sur ses arrières ; Guan Yu fut capturé par Lü Meng et exécuté [3]. Jingzhou tomba sous le contrôle de Sun Quan.

 

Tels sont, très brièvement résumés, les événements au cœur du scénario de Zhu Sujin. Zhang Yimou l’a radicalement remanié, autour d’une thématique personnelle qui n’a plus grand-chose à voir avec l’histoire des Trois Royaumes.

 

Scénario remanié par Zhang Yimou

 

Zhang Yimou voulait depuis longtemps faire un film sur le thème du double, qui a rarement été abordé dans le cinéma chinois. L’idée du double lui est venue après avoir regardé le « Kagemusha » (『影武者』) de Kurosawa [4], film de 1980 dont le titre signifie « L’ombre du guerrier » [5]. Le film se passe au Japon au 16e siècle ; le chef du clan Takeda, Takeda Shingen, est mortellement blessé lors d’un siège et, pour protéger le clan, ordonne avant de mourir à ses généraux de dissimuler sa mort pendant trois ans, en se contentant pendant cette période de défendre leur territoire ; son frère trouve un sosie parfait, mais c’est un petit voleur sans envergure, qui va devoir affronter mille épreuves et finira par y laisser la peau.

 

Zhang Yimou a donc passé trois ans et demi à réécrire le scénario, avec sa coscénariste Li Wei (李威), sur la base du schéma narratif de « Jingzhou », en y introduisant le personnage du double. Cette période s’est trouvée  coïncider avec la réalisation de « La Grande Muraille ». Quand le scénario a été terminé, tout avait changé : l’approche historique, l’intrigue, et même les noms des personnages. Seul reste le conflit autour de Jingzhou. Mais l’histoire dépasse celle des Trois Royaumes pour atteindre une valeur symbolique, comme très souvent chez Zhang Yimou : l’histoire des Trois Royaumes, plus encore que celle des Royaumes combattants, est un long défilé d’intrigues et de trahisons avant qu’émerge un combattant suffisamment fort pour mettre fin aux guerres en réunifiant le pays. « Shadow » utilise le thème du double pour offrir une nouvelle réflexion sur la lutte pour le pouvoir.

 

Réflexion sur le double

 

L’histoire de « Shadow » est celle d’un conflit entre deux royaumes, le royaume de Pei (沛国) et celui de Yan (炎国), autour d’une préfecture d’une importance géostratégique primordiale, celle de Jingzhou (荆州). Des années auparavant, le royaume de Pei a perdu cette préfecture stratégique au profit du royaume de Yan, lorsque le général de Pei, Ziyu (子虞), a été battu en duel par le général de Yan, Yang Cang (杨苍), défaite qui a suscité la fureur du roi Liang de Pei (沛良) qui n’avait pas autorisé le duel.

 

Cependant, gravement blessé lors du duel, Ziyu se soigne dans une chambre secrète du palais, et se fait remplacer à la cour par un sosie, nommé Jingzhou (境州), qui a été découvert et formé, des années auparavant, par l’oncle de Ziyu. Seule la femme de Ziyu, Xiao’ai (小艾), est dans la confidence. Ziyu charge son double d’accomplir pour lui la mission de reconquérir Jingzhou (荆州), en lui promettant de le laisser repartir chez lui une fois la mission accomplie. Ziyu vise en fait la conquête du pouvoir.

 

Pendant ce temps, pour tenter de préserver la paix entre les deux royaumes, Pei Liang a offert sa sœur Qingping (青萍) en mariage au fils de Yang Cang, Yang Ping (杨平). Mais celui-ci fait savoir qu’il n’envisage de la prendre que comme concubine, non comme épouse, camouflet que Pei Liang accepte sans broncher. Le général Tian Zhan (田战), furieux, le traite de pleutre et lui offre alors sa démission, devenant par là-même un allié de Ziyu-Jingzhou. L’intrigue tourne alors autour de la préparation du combat pour reprendre Jingzhou, combat doublé d’un duel entre Yang Cang et Jingzhou (le double).

 

Cependant, ce fil narratif est doublé d’une intrigue autour de l’amour croissant de Xiao’ai pour Jingzhou. Ziyu se trouve alors confronté à la rivalité avec son double, rivalité pour le pouvoir mais aussi pour Xiao’ai. Quand Pei Liang déclare avoir deviné que Jingzhou est « l’ombre » de Ziyu, tout se termine dans un bain de sang et par la victoire finale de Jingzhou, laissant Xiao’ai devant un choix difficile…

 

Les personnages

 

Zi Yu 子虞            Gouverneur du royaume de Pei 沛国都督

Jingzhou “境州”     Le double de Zi Yu  子虞的替身

Xiao’ai 小艾          L’épouse de Zi Yu  子虞的妻子

Pei Liang 沛良       Le roi de Pei 沛国国君

Qingping 青萍       La sœur de Pei Liang 沛良的妹妹

Tian Zhan 田战     Général de Pei 沛国大将

Lu Yan 鲁严         Stratège de Pei 沛国谋臣

Yang Cang 杨苍    Général de Yan 炎国大将

Yang Ping 杨平     Fils de Yang Cang 杨苍的儿子

 

ü  Une fresque éblouissante, une réflexion sur le pouvoir

 

Avec « Shadow », Zhang Yimou revisite le film de wuxia. Tout en en reprenant des codes, il se place résolument en marge de la tradition et des schémas établis, y compris dans sa propre filmographie, et d’abord par le travail sur la couleur.

 

Une fresque comme à l’encre de Chine

 

Zhang Yimou avait attendu quinze ans après ses débuts derrière la caméra pour offrir successivement deux versions personnelles de wuxiapian avec « Hero » (《英雄》) en 2002 et « Le Secret des poignards volants » (《十面埋伏》) en 2004. Ces deux films frappent dès l’abord par l’utilisation de la couleur, de manière typique chez Zhang Yimou. Dans le premier dont le scénario est construit selon une triple narration en boucle, chaque récit se distingue par une couleur emblématique, allant du noir au blanc : noir pour le roi, rouge pour le premier  récit, par Sans Nom (Wuming), bleu pour le deuxième récit, vert pour troisième et blanc pour le dernier, comme symbole de la mort de Sans Nom, mais le tout traversé de fulgurances de couleurs.

 

« Le Secret des poignards volants » est une variation sur le thème du jianghu (江湖) et des bandits du « Bord de l’eau » (Shuihuzhuan《水浒传》), doublé de celui tout aussi classique de la beauté fatale. Le film a généralement été loué pour sa splendeur visuelle, compensant la faiblesse du scénario – « oubliez l’intrigue, les personnages … a écrit Roger Ebert… le film est un tel plaisir à regarder que l’histoire sert juste à fournir la trame reliant une scène spectaculaire à l’autre. » [6]

 

« Shadow » est aussi une fête visuelle, mais toute en subtilité : conçue comme un tableau chinois à l’encre de Chine, avec les infinies variations de l’encre. Les dégradés de couleurs viennent replacer ipso facto le film dans une vision en profondeur de l’art traditionnel chinois dans son essence, à partir de l’encre. Les jeux d’ombres, en particulier dans les intérieurs aux cloisons transparentes, venant en complément visuel du thème du double comme « ombre ».

 

 

Ombre visuelle

 

 

La photographie est signée Zhao Xiaoding (赵小丁) qui a travaillé comme directeur de la photo avec Zhang Yimou à partir du « Secret des poignards volants », et jusqu’à « Scare Out » (《惊蛰无声》) en 2026.

 

Une inventivité spectaculaire

 

Pour ce film, Zhang Yimou a refusé les effets spéciaux devenus courants dans les films d’arts martiaux, en particulier chez Tsui Hark (徐克), depuis « Legend Of Zu » (《蜀山传》) en 2001, adapté d’un classique de la littérature de wuxia, comme « Seven Swords » (《七剑》) quatre ans plus tard.

 

Le double Ziyu/Jingzhou est interprété par le même acteur, Deng Chao (邓超). Les séquences les concernant ont été filmées séparément, celles de Jingzhou d’abord. Les deux personnages n’ayant pas la même corpulence, Deng Chao a dû prendre du poids pour interpréter Jingzhou, et le reperdre pour interpréter Ziyu. Et dans les scènes où Ziyu confronte son double, c’est un figurant qui lui donne la réplique. Il y a très peu d’images générées par ordinateur. La beauté du film vient du travail sur l’image.

 

 

Deng Chao dans les deux rôles de Ziyu et de son double

(ici Jingzhou se préparant à partir au combat)

 

 

La grande invention est celle du parapluie comme arme de combat, une arme d’autant plus logique sous la pluie diluvienne, mais imaginée par Zhang Yimou comme arme yin capable de neutraliser l’adversaire yang. C’est en quelque sorte une application de la symbolique fondamentale présidant à la conception du film.

 

 

Le parapluie comme arme de combat yin

 

 

Un symbolisme appuyé, action et musique

 

Le film se présente en effet dès les premières images comme un jeu de dés, sur un échiquier arborant le symbole du yin et du yang, le taijitú (太极图), que l’on retrouve sur la plateforme du combat dans la deuxième partie du film.

 

 

Le symbole du yin et du yang dans « Shadow »

 

 

Ce symbolisme est visuellement décliné tout au long du film, mais il a aussi une application dans la narration même, par le biais de la peinture des personnages féminins. C’est le cas en particulier de la sœur du roi Pei Liang,  Qingping (青萍), conçue et interprétée comme une xiao dan (小旦) d’opéra, avec toute la vivacité primesautière de ces rôles ; Qingping apparaît cependant en plein combat transformée en wudan (武旦), en fait en vraie nüxia luttant pour venger l’affront que lui a fait subir Yang Ping, mais y succombant contrairement aux nüxia invincibles de la tradition instaurée au cinéma par King Hu (胡金铨).

 

Xiao’ai elle aussi apporte une contribution déterminante dans la symbolique yin-yang : alors que le double Jingzhou peine à maîtriser la technique du parapluie comme arme de combat, elle lui apprend à s’en servir de manière « féminine », faisant ainsi du parapluie une arme yin contre la force yang de Yang Cang, souplesse subtile contre violence brutale.

 

La chorégraphie des scènes d’action est elle-même le reflet du choc des éléments yin et yang : les parapluies aux lames acérées brandis dans des gestes yin contre les lances et autres armes yang des combattants de Yang Cang. Cette chorégraphie atteint son intensité maximale dans la scène du combat décisif entre les deux parties, le bataillon des parapluies avançant au combat comme en dansant sous des déluges de pluie (également yin) ; mais la bataille est doublée du duel entre les deux combattants, Jingzhou contre Yang Cang, sur une montagne disparaissant sous les trombes d’eau, tandis que, de la chambre souterraine, parvient la musique de la cithare : la mélodie soutient l’action, tandis que le choc des armes la rythme comme des percussions. La musique aussi se fait yin et yang.

 

Réflexion sur le pouvoir

 

Cette symbolique est au service du thème principal du film : la lutte pour le pouvoir. Ce thème est à replacer, dans la filmographie de Zhang Yimou, à la suite de « Hero » dont il poursuit la réflexion sur la nécessité de la guerre pour assurer la paix grâce à l’unification territoriale.

 

Ce thème, fondamental dans la pensée chinoise et remis à l’honneur aujourd’hui, est présent ici aussi, et de manière d’autant plus insidieuse qu’il n’est pas expressément souligné. Le thème du double en est juste une manifestation, amenant pour Xiao’ai le dilemme qui clôt le film, volontairement de manière énigmatique.

 

« Shadow » a glané quatre récompenses au festival du Golden Horse, en novembre 2018 : meilleur réalisateur, meilleurs effets spéciaux, meilleure conception artistique (最佳美术设计) et meilleur conception esthétique, décors et costumes (最佳造型设计). C’est le dernier grand film « historique » de Zhang Yimou, comme une brusque fulgurance après « La Grande Muraille » et avant la série de films patriotiques du début des années 2020.

 

 

Trailer

 


 

 


[1] Écrivain né en 1953, Zhu Sujin (朱苏进) a publié son premier roman en 1978, puis s’est orienté vers l’écriture de scénarios à partir de 1997 : scénarios de films et séries télévisées historiques qui ont été régulièrement primés. Il est aussi l’auteur du scénario de la série télévisée de type shenmo (神魔) adaptée de « L’investiture des dieux » (《封神演义》), diffusée en 2019.

[2] Représentant symboliquement le territoire chinois, les « provinces » ont été traitées comme divisions administratives à partir de la dynastie des Han. Jingzhou est ainsi devenue division administrative sous le règne de l’empereur Ling des Han de l’Est (汉灵帝). Le nom de Jingzhou est resté constant ; mais, à partir de la dynastie des Sui, il ne désigne plus que la ville.

[3] Dans « Le Roman des Trois Royaumes » (《三国演义》), Lü Meng meurt peu après la dernière bataille contre Liu Bei, possédé par le fantôme de Guan Yu.

[4] Zhang Yimou avait déjà reconnu l’influence de Kurosawa pour la conception du schéma narratif de « Hero » (《英雄》), en l’occurrence la narration multiple adoptée pour « Rashōmon ».

[5] En japonais, un kagemusha est une doublure, voire le nègre d’un écrivain.

 

     

 

 

 
     
     
     
     
     
     
     
     

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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