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« Dear You » : succès phénoménal d’un film en dialecte teochew

par Brigitte Duzan, 9 août 2026

 

Réalisé et coécrit par Lan Hongchun (蓝鸿春), le film « Dear You » (《给阿嬷的情书》) a remporté un formidable succès après sa sortie sur les écrans chinois le 3 mai 2026. Un succès que rien ne laissait prévoir : interprété par des acteurs non professionnels, à une exception près, il n’avait aucune star pour attirer le public, étant en outre filmé en dialecte teochew, celui de la région de Chaoshan (潮汕), à l’est du Guangdong, où se passe l’histoire – un succès populaire qui tient en grande partie au scénario.

 

 

Dear You, affiche pour l'avant-première

à Shantou le 30 avril 2026

 

 

Un scénario au plus près de la vie

 

Une histoire entre Chaoshan et Bangkok

 

Une vieille femme - Ye Shurou (叶淑柔 Iap Sogriu en dialecte) - vit à Shantou (汕头), persuadée que son mari Zheng Musheng (郑木生 Den Bhagseng) a fondé une autre famille en Thaïlande où il a fui en 1948 pour éviter d’être enrôlé dans l’armée ; il a en effet cessé d’envoyer des lettres et de l’argent, elle n’a plus de nouvelles de lui. Or son petit-fils Zheng Runqi ou Xiaowei (晓伟 Hiou-ui), est lourdement endetté et, supposant son grand-père enrichi comme le prétendent certaines rumeurs, décide de partir à sa recherche. La réalité est toute différente : il est mort en 1960, et c’est une femme inconnue, thaïlandaise d’origine chinoise, qui a continué pendant des années après sa mort à envoyer les lettres et l’argent à sa place.

 

Cette femme s’appelait Zia Lamgi (谢南枝). Hiou-ui retrouve son fils qui lui raconte toute l’histoire. En arrivant à Bangkok, Bhagseng a travaillé comme tireur de pousse et vécu dans un petit hôtel du quartier chinois tenu par la famille Zia. Il se lie d’amitié avec la fille, Lamgi. Mais l’hôtel est incendié par des hommes d’affaires indiens qui voulaient acheter l’hôtel pour son terrain et dont la proposition a été rejetée. Bhagseng sauve Lamgi et son père des flammes, mais ils ont tout perdu dans l’incendie. En outre, Bhagseng est jeté en prison pour avoir battu les incendiaires. Pendant qu’il est en prison, Lamgi envoie à sa place l’argent à sa femme à Shantou.

 

À sa sortie de prison, Bhagseng achète un bateau pour faire traverser le fleuve comme nouvelle source de revenus tandis que Lamgi fait des petits boulots. Mais un soir, Bhagseng se noie en luttant contre des voleurs sur un bateau voisin. Lamgi n’ose pas avouer sa mort à sa femme et continue de lui envoyer l’argent et les lettres….

 

L’histoire ne s’arrête bien sûr pas là, mais il serait dommage d’en divulguer plus. Les péripéties du scénario tiennent en haleine jusqu’à la fin.

 

Une histoire inspirée de faits réels

 

Le scénario n’est pas calqué sur une histoire précise, mais la construction narrative a été élaborée, par le réalisateur et son premier coscénariste, à partir de sources documentaires :

 

- d’une part, la plupart des détails du scénario sont inspirés de récits personnels de Chinois d’outre mer rencontrés par Lan Hongchun pendant qu’il préparait son documentaire « Teochew » (四海潮味), sur la cuisine teochew à travers le monde ;

 

- d’autre part, le scénario tire son originalité de ces lettres dites qiaopi (侨批) [1] envoyées pour accompagner de l’argent à la famille restée en Chine, qui font partie, littéralement, de la culture populaire locale liée au phénomène d’émigration outre-mer dit xia Nangyang (下南洋) ; cela supposait tout un réseau de « coursiers » (shuike 水客), souvent de simples commerçants à qui on confiait les courriers, mais qui, dans le cas des Teochew, est devenu un réseau d’agences autour d’une agence centrale à Shantou. En outre, après 1949, toutes les devises devaient être converties à Hong Kong, en dollars hongkongais, avant de pouvoir être transférées en Chine continentale. Ce système a duré jusqu’en 1970.

 

 

Quelques qiaopi du musée de Shantou

 

 

Après une première mouture du scénario écrite avec son collaborateur Yang Leng (杨冷), Lan Hongchun a fait appel à un troisième scénariste, Zhu Liyun (朱丽云), pour l’améliorer. Celui-ci en a écrit un roman, dont ils se sont servis pour rechercher du financement. Ils ont alors rencontré Zheng Xuanxuan (郑萱轩) qui s’est passionné pour cette histoire et s’est joint à l’équipe initiale pour en affiner le contexte, rédigeant un véritable « guide » sur la Thaïlande du 20e siècle, la vie quotidienne, les coutumes et la culture.

 

Le scénario retrace ainsi l’histoire de la diaspora chinoise, dans une approche locale et individuelle, une histoire personnelle. Il est ainsi non seulement d’un grand intérêt, il est aussi extrêmement prenant, jusqu’à la fin, avec en conclusion, après le générique final, un véritable qiaopi écrit en 1960, par une petite fille de huit ans qui vivait alors à Singapour et qui envoyait à sa grand-mère à Chaoshan l’argent de sa bourse, remportée pour s’être classée deuxième aux examens de fin d’année de son école. Ce détail finit de souligner ce qui fait le grand attrait de ce film : son authenticité.

 

 

Le qiaopi à la fin du film

 

 

Un immense succès pour un film en dialecte

 

Non seulement le film est dans un dialecte local incompréhensible ailleurs en Chine, c’est un film à petit budget, interprété par des amateurs totalement inconnus. Mais c’est finalement ce qui lui a insufflé cette authenticité qui, jointe à l’émotion suscitée par les détails du scénario, explique pour une grand part le succès remporté, en Chine d’abord [2], et essentiellement par le bouche-à-oreille.

 

Troisième film de Lan Hongchun

 

« Dear You » est le troisième volet d’une trilogie filmée par Lan Hongchun dans sa région natale de Chaoshan, dans le dialecte teochew de Shantou. Le vieux Chinatown de Bangkok a été en partie recréé à Jieyang (揭阳), en s’inspirant du « guide » fait par Zheng Xuanxuan, mais seulement en partie faute de budget adéquat ; ce sont des vieux bâtiments historiques de Jieyang qui ont fait l’affaire, mais quelques scènes ont aussi été tournées sur place, à Bangkok.

 

 

Une vieille rue de Jieyang « reconvertie » en Chinatown de Bangkok années 1950

 

 

Film en dialecte, interprété par des amateurs

 

Ce film ne pouvait être tourné qu’en dialecte, car c’est à travers le dialecte teochew que se joue tout ce que l’histoire a de véridique, avec pour corollaire qu’il fallait évidemment des acteurs locaux : ils sont tous non-professionnels, sélectionnés parmi des centaines de candidats, pour la plupart d’ascendance teochew.

 

- Li Sitong (李思潼), qui interprète Zia Lamgi jeune, est née à Jieyang en 2004 ; elle est diplômée de l’Université d’économie et de finance du Guangdong (广东财经大学) ; elle a l’intention de continuer une carrière d’actrice : elle a été proposée pour interpréter le personnage principal dans l’adaptation d’un roman de l’écrivaine malaisienne Li Zishu (黎紫书).

 

 

Li Sitong dans le rôle de Zia Lamgi

 

 

- Wang Yantong (王彦桐), qui interprète le rôle de Bhagseng, est né en 1999 à Shantou ; il est diplômé de la branche de Zhuhai de l’Université normale de Pékin (北京师范大学珠海分校) et spécialisé dans la présentation et l’animation d’émissions à la radio. Lan Hongchun l’a rencontré alors qu’il tournait son documentaire sur l’art culinaire teochew parce que Wang Yantong interprétait le rôle principal dans un court métrage publicitaire sur une spécialité de Chaoshan.

 

 

Wang Yantong dans le rôle de Bhagseng (à g.)

 

 

- Wang Xiaohui (王晓慧) qui incarne la grand-mère jeune est illustratrice et designer dans une société qui produit des jouets.

 

- Les autres interprètes sont des personnages locaux, à l’exception notable de l’actrice qui interprète le rôle de Zia Lamgi âgée : l’actrice thaïlandaise Usha Seamkhum, née en 1948, qui est d’ascendance teochew ; sa famille est originaire de la région de Chaoshan, mais elle est née en Thaïlande et ne parle pas le dialecte. Elle est connue pour son rôle de la grand-mère dans le premier film de Pat Boonnitipat « How to Make Millions Before Grandma Dies » sorti en avril 2024.

 

Importance primordiale du scénario

 

Le film est d’une remarquable construction narrative, et l’interprétation renforce le sentiment d’authenticité. On sent les contraintes budgétaires dans la reconstitution de la Bangkok des années 1950 dans les rues de Jieyang, mais c’est comme une image sépia embellie par le souvenir.

 

Dans certaines séquences, cependant, la photographie accuse une tendance à l’esthétisme qui rappelle certains films chinois évoquant avec nostalgie, mais de manière un peu artificielle, la période des années 1960-1970, tel le film de Zhang Yimou « L’amour sous l’aubépine » (《山楂树之恋》).

 

 

La campagne dorée du souvenir dans « Dear You » 

 

 

Mais cet esthétisme de l’image contraste avec la volonté de réalisme authentique affichée par ailleurs dans le scénario de « Dear You ». Ce que tend à démontrer le succès du film, justement, et que le cinéma chinois tend à oublier aujourd’hui pour se réfugier derrière des têtes d’affiche et la beauté bien léchée de la photographie, c’est bien l’importance primordiale du scénario.

 

Cette importance est soulignée encore par les deux premiers films de Lan Hongchun qui ne sont pas aussi réussis que le troisième bien que faits selon le même modèle de « film en dialecte ». Ce n’est donc pas, comme on a tendance à le penser et le dire, l’intérêt du dialecte qui est déterminant dans le succès de « Dear You », mais l’attrait de l’histoire qui nous est contée. Et qui est contée en dialecte parce qu’on ne pourrait pas la conter autrement. Scénario et dialecte ont partie liée, comme dans l’art des conteurs autrefois.

 

Cependant, le succès du film a des retombées sur les politiques linguistiques, en Chine comme à Singapour.

 

Dialectes et langues nationales

 

1. En Chine, le film de Lan Hongchun vient bousculer la tradition d’un cinéma en mandarin, tradition qui a entraîné la mort du cinéma de Shanghai à l’avènement du cinéma parlant. Le cinéma en mandarin est ensuite devenue la norme dans la République populaire qui a imposé l’obligation de tourner en putonghua dans le but de favoriser l’union nationale. Ce monolinguisme acceptait certes des exceptions dans le cinéma des minorités nationales, mais la diffusion de ces films était limitée aux territoires des minorités, et les films étaient doublés pour être projetés dans le reste du pays.

 

De nouvelles réglementations ont quelque peu libéralisé le secteur en 2003. C’est ainsi qu’ont pu être réalisés des « films de minorités » dans la langue de ces minorités : c’est alors qu’est apparu Pema Tseden dont le premier long métrage, « Le Silence des pierres sacrées » (《静静的嘛呢石》), date justement de 2005 et a été diffusé en Chine sans être doublé, comme les suivants. Des cinéastes han aussi ont tourné des films dans des zones de minorités, dans des langues autres que le mandarin : ainsi « Kekexili » (《可可西里》) de Lu Chuan (陆川) sorti en 2004, en tibétain, « Le fusil de Lala » (《滚拉拉的枪》) de Ning Jingwu (宁敬武) tourné en 2006, en langue miao, ou encore « Deep in the Clouds » (《碧罗雪山》) de Liu Jie (刘杰), quatre fois primé au festival de Shanghai en 2010, qui est en langue lisu.

 

En même temps, ces rares films « de minorités » se sont développés dans un contexte de contrôle croissant sur les langues elles-mêmes et leur enseignement, tout particulièrement pour ce qui concerne le tibétain, toujours sous couvert de promouvoir l’unité nationale. En même temps, l’utilisation des dialectes s’est développée dans les années 2020, dans les dialogues de films, souvent à caractère autobiographique, revisitant le passé récent de cinéastes se rappelant leur enfance à la campagne.

 

En ce sens, « Dear You » est à replacer dans ce contexte d’un intérêt croissant pour l’authenticité que dégage le dialecte au cinéma. Mais cet intérêt se manifeste aussi en littérature, dans des textes récents dont les auteurs, par l’utilisation de termes dialectaux, cherchent de même à rendre palpable l’authenticité de leurs récits. Dans la Chine du 21e siècle, ce phénomène est la marque de la vitalité des dialectes locaux qui continuent à être parlés partout comme une véritable langue maternelle, à laquelle on est d’autant plus attaché.

 

2. Cet attachement à la langue dialectale maternelle est d’autant plus marqué dans les populations d’origine chinoise de la diaspora, ce qui est le cas en particulier à Singapour où coexistent hokkien, hakka, cantonais, teochew, et autres. Or, quand « Dear You » est sorti là, les spectateurs ont découvert qu’il était doublé … en mandarin, l’un des quatre langues officielles, avec l’anglais, le malais et le tamoul. Certains étaient prêts à aller en Malaisie pour voir le film en teochew, mais finalement une cinquantaine de séances non doublées ont été approuvées.

 

Le dialecte, là, est d’autant plus important que la langue est le lien qui unit ces communautés, c’est elle qui leur permet de revivre leur passé. Et c’est justement ce que les gouvernements comme celui de Singapour cherchent à éviter. Une campagne « Speak Mandarin » a été lancée par le Premier Ministre Lee Kuan Yew en septembre 1979, dans le cadre d’une politique de bilinguisme généralisé : l’anglais et la langue maternelle de chacun – cette « langue maternelle » étant donc définie comme étant le mandarin pour les citoyens d’origine chinoise, à l’exclusion des autres langues et dialectes. La campagne a été renouvelée tous les ans, jusqu’en 2013, avec chaque année un nouveau slogan, les films étant doublés de même que l’unique série télévisée hongkongaise encore diffusée après 1981. Et elle a été très efficace, très vite : quand elle a été lancée, près de 70 % de la population d’origine chinoise parlait un dialecte ; ce chiffre a baissé à moins de 9 % en 2020.

 

« Dear You » vient remettre en cause ces politiques linguistiques ; c’est l’un des effets de son succès.

 

Après avoir fait le tour de divers pays asiatiques, le film sort en France le 2 septembre 2026, sous le titre « Lettres d’amour de ma grand-mère » [3]. Le film est distribué à l’international par Damai Entertainment, du groupe Alibaba, et pour la France par Trinity Ciné Asia.
 

 

Trailer, sous-titre mandarin/anglais

 

 


 

[1] Qiaopi (侨批) signifiant « lettres des Chinois d’outre-mer » où pī/phoe () est à prendre au sens dialectal de lettre, dérivé du sens de « noter des remarques sur un écrit ». Les qiaopi teochew font partie du Registre des archives mémorielles institué en 2010 et sont inscrites au Registre mémorial mondial de l’Unesco (《世界记忆名录》). Un département leur est consacré aux Archives municipales de Shantou (汕头市档案馆侨批分馆), également appelé Musée historique Qiaopi de Shantou (汕头侨批文物馆).

[2] Il affiche un score rarissime de 9.3 sur douban, avec une évaluation de plus de 900 000 spectateurs.

[3] Le titre chinois étant plus exactement « Lettres d’amour à ma grand-mère »

 

     

 

 

 
     
     
     
     
     
     
     
     

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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