« I Know Who You Are » de Feng Xiaogang : satire d’une
époque et d’une obsession
par Brigitte
Duzan, 16 septembre 2026
« I Know Who You Are » (《抓特务》)
est une comédie satirique de
Feng Xiaogang (冯小刚)
sortie sur les écrans chinois en juin 2026. C’est
une satire du désir obsessif d’un ancien soldat devenu
policier de prouver que son voisin, instituteur de l’école
locale, est un espion – une obsession de toute une vie
[1].
I
Know Who You Are 《抓特务》
1.Le scénario
Satire de l’obsession de l’espionnage
Écrit
par Shi Jianquan (史建全),
le scénario commence à Pékin en 1949, le jour de la fête
nationale. Pendant que se déroulent les cérémonies
officielles sur la place Tian’anmen, l’instituteur Feng
Jingbo (冯静波)
se fait couper les cheveux chez son barbier. Passant par là
et entendant quelques paroles de la conversation de Feng
Jingbo, un ancien soldat de l’armée de Libération reconverti
en chef du bureau de police du même hutong, Xiao Dali (肖大力),
le soupçonne immédiatement d’être un espion – il en voit
partout. Or Feng Jingbo en est un, effectivement, à la solde
du Guomingdang sous les ordres d’un certain Yan Diankun.
Commence ainsi un jeu du chat et de la souris, Xiao Dali
allant jusqu’à déménager dans le même hutong que
l’instituteur.
Feng Jingbo, se présentant en épelant son nom
Xiao
Dali étant constamment à ses trousses, Feng Jingbo multiplie
les initiatives pour se donner l’image d’un citoyen
ordinaire, jusqu’à épouser la femme de ménage de la maison
close du quartier, en prenant Xiao Dali comme intermédiaire
de mariage. Mais l’inculture du policier est source de
quiproquos comiques : surprenant Feng Jingbo écoutant de la
musique étrangère, il pense qu’il y a là un message à
décoder, mais Feng Jingbo lui indique qu’il s’agit juste
d’un morceau de musique russe, les « Tableaux d’une
exposition » (de Moussorgski). En revanche, peu après, Xiao
Dali entend son voisin écouter dans la nuit une émission de
radio sur le prix des légumes à Hong Kong, sans réaliser
qu’il s’agit bien là, cette fois, d’un message codé.
Xiao Dali et Feng Jingbo
Le
filet semble se resserrer lorsque le chef de Xiao Dali
l’informe que Yan Diankun s’est échappé à Taiwan et qu’il a
laissé sur place, à Pékin, quatre postes de radios pour ses
agents, dont trois ont été appréhendés. Mais Xiao Dali ne
parvient pas à prouver que Feng Jingbo est le quatrième.
Ce fil
principal de l’intrigue est doublé d’un fil secondaire
impliquant les femmes autour des deux protagonistes, dont la
femme de Feng Jingbo et la fille du directeur de l’école
avec laquelle il a une liaison, et qu’il finit par épouser
après avoir divorcé.
L’histoire se poursuit dans les années 1950, pendant le
Grand Bond en avant, puis à la fin des années 1960 quand
Xiao Dali lui-même est arrêté comme agent de l’étranger, et
enfin au début des années 1980, avec passage de relais aux
enfants. L’histoire s’achève en 1984 : Feng Jingbo est
maintenant le directeur de l’école, Xiao Dali prend sa
retraite, mais en continuant d’espérer recueillir la
confession de Feng Jingbo.
Adaptation d’une novella
Le
scénario est adapté d’une novella (zhongpian xiaoshuo
中篇小说)
de l’écrivain Zhang Ce (张策)
intitulée « Poursuite implacable » (《无悔追踪》).
Initialement publiée en 1992, elle a été rééditée en juillet
2007 dans un recueil de novellas du même auteur publié par
les presses de l’Université de Sécurité publique de Chine (中国人民公安大学出版社).
Feng Xiaogang en avait acheté les droits du temps où il
avait fondé une société de production avec
Wang Shuo (王朔),
au début des années 1990 ; il avait beaucoup aimé le récit
et le considérait un peu comme « La maison de thé » version
hutong. Mais leurs productions s’étant attirées les foudres
de la censure, la société avait été dissoute et la nouvelle
reléguée dans un tiroir.
Elle a
été adaptée dans les années 1990 en une série télévisée en
vingt épisodes qui en a gardé le titre chinois (《无悔追踪》),
traduit en anglais « No Regrets ». Initialement diffusée en
1995, la série a été réalisée par le cinéaste
Yin Li (尹力)
sur un scénario écrit par le même scénariste que le film,
Shi Jianquan (史建全).
Elle reste l’une des séries les plus populaires de cette
période, avec des interprètes très connus, comme Wang Zhiwen
(王志文)
dans le rôle de l’instituteur, et Liu Peiqi (刘佩琦)
dans celui du policier, outre l’actrice Li Bingbing (李冰冰)
en tout début de carrière, dans le rôle de Feng Kangmei (冯抗美),
la fille de Feng Jingbo.
Les
vingt épisodes sont sur YouTube.
La série
《无悔追踪》,
épisode n° 1 et suivants
2.Le
film de Feng Xiaogang
L’histoire du film, comme de la novella, est celle d’une
obsession personnelle, mais c’est aussi l’obsession d’une
époque qui a vu fleurir les œuvres, tant littéraires que
cinématographiques, sur le thème de l’espionnage – thème qui
continue à être d’actualité : il suffit de citer l’un des
récents
prix Lu Xun
ou le film de
Zhang Yimou
« Scare Out » (《惊蛰无声》)
sorti en février 2026. On dirait que le film de Feng
Xiaogang est sorti quelques mois plus tard pour, justement,
en donner une version satirique. Et s’il n’a pas eu le
succès qu’on aurait pu attendre, il est quand même
infiniment mieux coté auprès du public comme de la critique
(y compris
sur douban)
que le film de Zhang Yimou.
Satire des prostituées de la maison close filmées
comme les « Fleurs de Shanghai », libérées…
C’est
le même scénariste qui est à l’origine des deux scénarios,
le film et la série, mais il y a quelques différences, dont
deux essentielles, outre le titre :
-
D’une part, au début, la série télévisée commence par une
séquence d’archives en noir et blanc des célébrations du 1er
octobre 1949, puis passe à la couleur pour suivre Xiao Dali
visitant le hutong et passant devant la boutique du barbier
où c se fait couper les cheveux – séquence qui rappelle le
début du «Vieux
barbier » (《剃头匠》)
de
Hasi Chaolu (哈斯朝鲁).
En
revanche, le film de Feng Xiaogang commence par une séquence
comme en flashback montrant Feng Jingbo intronisé agent
secret du Guomingdang, avec pour mission de rester à Pékin.
C’est ensuite que le film passe à la séquence du hutong,
mais on sait désormais que les soupçons de Xiao Dali sont
fondés.
-
D’autre part, la série télévisée se termine en 1988, quatre
ans après le film, avec une longue lettre écrite par Feng
Jingbo à Xiao Dali. Dans le film, au contraire, les deux
personnages se réunissent pour boire, comme deux vieux
copains, l’obsession de Xiao Dali restant entière. C’est
vraiment la peinture d’une époque à travers ces deux
personnages.
Le
problème du film de Feng Xiaogang est qu’il est trop long.
Reprenant l’histoire de Feng Jingbo, ce qui court sur 35 ans, Feng
Xiaogang n’a pas réussi à en maîtriser la longueur, même si
les anecdotes contribuent à la peinture satirique des
personnages, dans leur époque. C’était plus facile d’en
faire une adaptation télévisée, qui peut s’étendre à loisir
sur des dizaines d’heures, par découpage en épisodes. La
dernière demi-heure du film, en particulier, faisant
intervenir les enfants des deux protagonistes au début des
années 1980, aurait pu être raccourcie au moins au montage,
en conservant la chute finale.
Malgré
tout, le film a la qualité satirique des films de Feng
Xiaogang, soutenue par la qualité de l’interprétation :
celle des deux personnages principaux interprétés par Lei
Jiayin (雷佳音)
dans le rôle du policier et Hu Ge (胡歌)
dans celui de l’instituteur, toujours un sourire narquois
aux lèvres, mais aussi celle des rôles féminins, dont celui
de la femme de Xiaoli incarnée par Chuai Ni (啜妮)
– c’est elle qui interprétait le rôle de la surveillante de
la prison Deng Hong (邓虹)
dans « We
Girls » (《向阳•花》).
Notons un petit clin d’œil en passant : Liu Peiqi (刘佩琦)
qui interprétait le rôle de Xiao Dali dans la série joue ici
celui d’un policier prédécesseur de Xiao Dali et ancien
agent double…
Enfin,
il faut souligner la qualité de la photo, signée Zhao
Xiaoding (赵小丁),
le directeur de la photo du film de 2019 de Feng Xiaogang,
« Only Cloud Knows » (《只有芸知道》),
mais surtout des films de Zhang Yimou à partir de 2004.
Le
hutong photographié par Zhao Xiaoding
I Know Who
You Are, trailer (sous-titres chinois/anglais)
Présentation du film (en chinois)
[1]
Le titre chinois signifie « Attraper un espion ».