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« Briser les portes de l’enfer » : les rituels funéraires dans la Hong Kong meurtrie de 2025

par Brigitte Duzan, 24 décembre 2025

 

 « The Last Dance » (Pò. Dìyù/Po Dei Juk (《破·地狱》), en français « La dernière valse » [1], est le troisième film du réalisateur hongkongais Anselm Chan Mou-yin  (陈茂贤). Il nous arrive avec la réputation flatteuse d’avoir battu des records de fréquentation à sa sortie à Hong Kong en novembre 2024, et son succès ne s’est pas démenti depuis lors. Le film a même été choisi pour représenter Hong Kong aux Oscars. On est toujours instinctivement un peu sur la réserve quand un film est ainsi promu. Mais il faut reconnaître, après l’avoir vu, que l’on comprend très bien son succès, d’abord à Hong Kong, mais aussi ailleurs.

 

 

Affiche internationale (novembre 2024)

 

 

Rituel pour les morts… et pour les vivants

 

Le titre original signifie « briser les portes de l’enfer » et se réfère à un rituel taoïste qui consiste à aider un défunt à franchir les « portes de l’enfer » pour lui faciliter sa réincarnation. Il continue à être pratiqué à Hong Kong, par des prêtres taoïstes qui s’en transmettent la pratique de génération en génération. La tradition s’est ainsi perpétuée de manière stricte, de père en fils, dans le respect des gestes rituels. Mais la tradition va au-delà du rituel, elle est dans le fauteuil de rotin qui ne peut être jeté car il a été offert au prêtre par son épouse défunte, elle est dans les repas végétariens qui sont un autre rituel. Le film montre la résistance au changement de ces véritables professionnels des funérailles lorsqu’un « intrus » fait soudain irruption dans leur cercle et bouscule leurs habitudes et leurs préjugés en les confrontant à une autre manière de concevoir leur métier.

 

Cet « intrus » est un organisateur de cérémonies de mariage ruiné par la crise de tout le secteur provoquée par l’épidémie de covid. Il a tenté de résister en empruntant de l’argent, mais a finalement été contraint de mettre la clé sous la porte, criblé de dettes. C’est alors que surgit une occasion inespérée de se remettre à flot : un organisateur de funérailles part à la retraite et lui confie son affaire. Le nouveau venu apporte des idées nouvelles, et une touche moderne et festive aux cérémonies de funérailles dans le but premier, au départ, de rapporter un maximum d’argent. Il est en costume occidental et se fait appeler Dominic : chic et choc.

 

 

The Last Dance, père, fils, fille et nouveau venu

 

 

Il se heurte ainsi au maître taoïste avec lequel il doit travailler, et qui est la cheville ouvrière, en quelque sorte, de toute l’affaire. Cette confrontation est l’un des principaux éléments de l’intrigue car elle permet de dégager les thèmes de réflexion au centre du film, en introduisant la famille du prêtre et en ouvrant ainsi sur les problèmes de chacun, problèmes de générations et problèmes de société. L’autre élément-clé est constitué par une autre confrontation : celle du nouvel « entrepreneur de funérailles » avec ses clients, et surtout ses clientes.

 

La conception du rituel des morts évolue ainsi peu à peu vers un rituel … pour les vivants. Mais en faisant évoluer aussi les préjugés bien ancrés dans la profession, en particulier contre la participation aux rituels des femmes jugées « impures ». Ce n’est pas nouveau – c’est en particulier le thème principal du superbe film de Wu Tianming (吴天明) « Le Roi des masques » (《变脸》) – mais c’est traité ici de manière originale, et actuelle.

 

Satire entre rire et larmes 

 

Une comédie satirique

 

Les grands succès du cinéma de Hong Kong[2], depuis les années 1970, sont les comédies satiriques, cantonaises[3], par des réalisateurs-auteurs dont l’un des principaux aspects thématiques est lié à une sensibilité aigüe aux questions sociales, et en particulier au sort des femmes, dans un contexte de recherche identitaire. À partir du début des années 1980, cependant, ce cinéma s’est fait commercial, par nécessité de survie ; en outre, après l’annonce de la Rétrocession du territoire à la Chine en 1997, une réaction d’angoisse s’est traduite dans la fuite, et d’abord, comme toujours en temps de crise, la fuite dans la distraction, et la comédie au cinéma.

 

L’évolution vers la comédie est nette dans la filmographie des grands réalisateurs hongkongais qui étaient considérés jusque-là comme des maîtres de films de wuxia, Chor Yuen (楚原) par exemple. L’un des précurseurs est Michael Hui (Hui Koon-man 許冠文), l’un des maîtres de la comédie cantonaise à partir de 1974, son premier grand succès étant « The Private Eyes » (《半斤八兩》) sorti à Hong Kong en décembre 1976. Ce n’est pas pour rien que, dans le film d’Anselm Chan, c’est Michael Hui qui interprète le rôle du prêtre taoïste dans sa « dernière danse » rituelle : c’est tout un emblème.

 

Anselm Chan a lui-même commencé par deux comédies cantonaises typiques. En fait, il a eu l’idée d’un scénario sur la vie et la mort dans les années 2010, mais il n’était pas prêt pour un tel sujet. Il y est revenu pendant la pandémie et a fait des recherches pendant un an et demi en menant des interviews de travailleurs de l’industrie funéraire. Mais il a vraiment commencé à écrire le scénario lorsque sa grand-mère est morte, en 2022. L’idée des préjugés sexistes issus de la tradition taoïste lui est venue par ailleurs d’une expérience personnelle, alors qu’il assistait aux funérailles d’un membre de sa famille. Mais ce sont ses interprètes Dayo Wong et Michael Hui qui l’ont aidé à alléger le scénario pour y introduire plus d’éléments de comédie.

 

 

Michael Hui et Dayo Wong

 

 

Cependant, si le film d’Anselm Chan a tant de succès, c’est parce qu’il dépasse le registre de la comédie pour aborder des questions sociales très actuelles, et qu’il le fait subtilement, en mêlant le rire aux larmes.

 

De l’enfer des morts à l’enfer des vivants

 

Le film est né d’une réflexion sur la vie et la mort avivée par l’épidémie de covid, doublée d’une sensibilité accrue aux problèmes sociaux que l’on a tendance à perdre de vue dans un contexte où l’acuité des problèmes politiques a fini par dominer tout le reste. Or les problèmes sociaux sont là, dans l’ombre du politique, dans la vie de tous les jours, et ils apparaissent dans les réactions face à la mort. Ou du moins Anselm Chen a bâti son scénario pour les faire apparaître dans la trame des rencontres de son organisateur de funérailles : chacun de ses « clients », chacune de ses « clientes » représente un problème personnel qui est en fait une difficulté à vivre dans la société actuelle avec ses inégalités, ses traditions et préjugés étouffants dont ceux des funérailles taoïstes ne sont qu’une partie émergée et symbolique.

 

Il y a l’enfer des vivants comme il y a l’enfer des morts. Ou plutôt des enfers, personnels, individuels, que le film évoque subtilement, par flashbacks souvent, mais aussi par ellipses qui font d’autant plus ressortir la simple difficulté… à dire, parfois, difficulté qui accroît l’enfermement et l’isolement. Chaque personnage vit un déchirement personnel, intime, mais exacerbé par les contraintes de la société et de la famille. Telle cette jeune femme à laquelle un mari interdit violemment de revoir une dernière fois celle qui fut son épouse et vient de mourir : on devine par le seul jeu, quasiment mutique, de l’actrice qu’elle était la compagne de la défunte qui a sans doute été plus ou moins obligée de se marier. Éternel problème qui n’est pas purement hongkongais, mais intensifié par les conventions familiales et sociales chinoises.

 

Ces enfers se déclinent en types divers incarnés par les personnages, de manière très vivante :

-    enfer des traditions : la tradition familiale à poursuivre, comme celle des funérailles, dans une transmission de père en fils qui aliène le fils et écarte la fille ;

-    enfer de l’argent, celui qu’on a et celui qu’on n’a pas, qui sous-tend toutes les inégalités sociales, et relègue celui qui n’en a pas au rang de marginal et à l’angoisse du lendemain ;

-    enfer des femmes, dans une société toujours aussi patriarcale, toujours aussi étroitement fermée à l’idée même que la femme puisse avoir une identité, une volonté, des désirs propres ;

-    enfer des parents, entre leurs propres parents et l’éducation à donner à leurs enfants, selon des exigences souvent conflictuelles, et passant souvent, aujourd’hui, par l’exil, surtout à Hong Kong ;

-    enfer de la solitude, au sein de la multitude, telle cette vieille femme qui continue à tenir son petit restaurant, seule, en réservant régulièrement un bol à son mari défunt, en attendant que la mort lui permette de le rejoindre.

 

Une émotion diffuse

 

La force du film est dans l’émotion qui s’en dégage, émotion ténue qui est celle de la vie des personnages, dont le passé est évoqué par le biais de souvenirs en flashbacks. Et quand l’émotion pourrait déborder, une dose d’humour vient la diffuser, et alléger l’atmosphère. On est donc bien entre rire et larmes, dans un registre de comédie hongkongaise qui se démarque du mélodrame chinois.

 

Avec un bémol cependant : le film a deux versions, une version courte en un peu plus de deux heures, et une version longue en 140 minutes, qui est celle le plus largement diffusée, en France en particulier. Or les vingt minutes supplémentaires font tomber le film dans le mélo qu’il avait évité jusque là.

 

On retiendra malgré tout du film ce qu’il y a de plus beau dans l’ellipse, ainsi l’évocation de toute une atmosphère par une simple chanson, celle permettant à Dominic de gagner la confiance, l’estime et l’amitié de maître Man en chantant avec lui la chanson qu’il a apprise en entendant son grand-père la chanter : « Lamentation d’automne du voyageur » (《客途秋恨》). C’est une chanson cantonaise très célèbre, datant de la fin des Qing, qui relève du genre dit Naamyam, et plus particulièrement du style Dei Seoi Naamyam (dishui nanyin地水南音). La chanson est devenue très populaire dans les années 1920, quand elle a été adaptée en opéra cantonais. Elle dépeint la tristesse d’un homme séparé d’une courtisane bien-aimée qu’il désespère de jamais revoir :

凉风有信,秋月无边。 今日天隔一方难见面,

Un vent frais porte un message, la lune d’automne est sans fin…

Le ciel aujourd’hui nous sépare, impossible de nous revoir….

 

 

La chanson interprété par Tam Pak Yip (譚伯葉)

 

Témoin de sa popularité et de son symbolisme, le chant est choisi comme motif musical dans le film « Rouge » (《胭脂扣》) de Stanley Kwan (关锦鹏) [4] , où il est interprété par Anita Mui (梅艳芳), et repris par Leslie Cheung (张国荣) :

 

 

                Lamentation d’automne du voyageur, dans « Rouge », 1987

 

Rituel pour les vivants de Hong Kong, de France et de Navarre

 

Le film est ainsi, bien sûr, totalement imprégné de culture locale, de par son sujet même, sa langue, la chanson récurrente, son humour, les lieux très spécifiques où il a été tourné, en particulier le Funérarium international (万国殡仪馆) de Hung Hom (紅磡) à Kowloon, et le Tung Wah Coffin Home (東華義莊), près de Sandy Bay, à l’ouest de Hong Kong Island. Et enfin de par ses interprètes, dont :

 

Le comédien Dayo Wong (Wong Tse-wah 黃子華) : Dominic Ngai (魏道生)

Michael Hui (Hui Koon-man 許冠文) : maître Man (郭文,文哥), dit « Hello » Man (Hello)

Chuk Pak Hong (朱栢康) : le fils de maître Man (郭志斌), contraint de poursuivre la

tradition familiale.

Michelle Wai (Wai Sze-nga 衛詩雅) : Yuet (文玥), la fille du maître, qui travaille aux urgences[5].

Paul Chun (秦沛) : « oncle » Ming (明叔), l’organisateur de funérailles à la retraite.

Elaine Jin (Chin Yen-ling 金燕玲) : la propriétaire, veuve, d’un petit restaurant, amie de Yuet.

 

Et malgré tout, le film aborde des thèmes universels, et universelle, l’émotion qu’il suscite ne l’est pas moins.

 

 

The Last Dance, trailer (version longue)

 


 

[1] Le film avait initialement pour titre « The Dance of Relief » ("度脫之舞"). C’est au début du tournage qu’il a été changé pour le titre chinois actuel, avec pour titre international « The Last Dance ». Le titre français « La dernière valse » a été ajouté pour la sortie en France, fin 2025.

[2] Hors films de « kungfu » et « comédies d’action ».

[3] Sous l’influence de la télévision de Hong Kong qui a contribué dès les années 1970 à développer une culture locale et une identité propre fondée sur le cantonais. Voir : https://www.chinesemovies.com.fr/reperes_Nouvelle_Vague_Hong_Kong.htm

[4] C’est aussi le titre du film de 1990 de la réalisatrice Ann Hui (许鞍华), en anglais « Song of the Exile ».

[5] Chuk Pak Hong et Michelle Wai ont appris le rituel pendant neuf mois avant le tournage. Bien que le rituel soit pratiqué exclusivement par des hommes, l’actrice n’a pas rencontré d’objection de principe ; mais on ne lui en a enseigné qu’une partie

 

 

     

 

 

 

 
     
     
     
     
     
     
     
     

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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