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« Panda »
de Zhang Xinyang au Berlinale Forum : un poème nocturne
par
Brigitte Duzan, 18 février 2026
En
février 2026 était
en compétition à la Berlinale,
section Forum, le premier long métrage d’un tout jeune
réalisateur chinois (né en 1995) :
Zhang Xinyang (张新阳).
Le film était pour l’occasion doté d’un titre international
plus facile à retenir que son titre chinois : « Panda » (《伤寒杂病论》 )
.
Mais c’est éminemment trompeur : le panda n’est
qu’épisodique dans ce film, et n’apparaît tout au plus que
comme un pied de nez à l’animal fétiche, ambassadeur émérite
d’une Chine en quête de soft power. Un pied de nez rigolo
dans un film qui ne l’est pas, ce qui nécessite d’ajouter
aussitôt : pas vraiment.
Comme
souvent, il est plus facile de dire ce qu’il n’est pas, ce
film, que ce qu’il est, sauf à le classer dans un premier
temps, spontanément et instinctivement, parmi les ovnis du
cinéma chinois actuel. Et dans un deuxième temps, à tenter
une double clé de lecture : film nocturne et film de poète.
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Panda, affiche de la
Berlinale |
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Un univers nocturne
Le film
est en noir et blanc
,
dans une esthétique nocturne qui sous-tend une volonté
évidente de ne pas « raconter une histoire » de manière
classique et ordinaire. Si « histoire » il y a, elle est
liminaire, elle affleure par bribes, comme des fulgurances
dans la nuit … il y en a d’ailleurs quelques-unes en
couleur, soudain, comme des traces de souvenirs ou de
conscience, comme si, du noir ambiant, émergeait tout-à-coup
une once de réalité, fugace et floue.
S’il
n’y a pas vraiment d’« histoire », il y a quatre personnages
qui en ont une, forcément, mais une histoire qui, là aussi,
n’affleure que par bribes, bribes de traumas, de douleurs
intimes, de difficulté à vivre aux marges de la ville, de la
société, et même de la famille. Ce sont quatre personnages
étranges, dont la caractéristique essentielle et commune est
d’être « en marge » : un poète qui empêche un jeune paumé de
se suicider et entreprend de le sauver… par la poésie, un
autre splendide paumé qui cherche son dragon pour pouvoir
s’envoler dans les nues tel un immortel, une jeune fille en
mal de père qui trouve refuge et consolation auprès d’un ami
devenu moine bouddhiste.
Nous
sommes dans les marges, au bord du fleuve. Ce fleuve est le
Yangtsé, et les marges sont celles de Nankin. Ces marges
urbaines, ce sont bien celles de Nankin, mais la vieille
ville impériale n’est plus ici qu’un vague et lointain
souvenir, un joli pavillon surplombant le fleuve tout au
plus. Les personnages évoluent dans un no man’s land de
ruines, un paysage désolé, post-urbain : une ville qui a été
et n’est plus. Même le petit temple bouddhique en haut de
ses marches de pierre n’est plus que le triste souvenir
d’une splendeur passée, avec sa statue que l’on dirait
récupérée dans le centre de recyclage de déchets qui est un
autre élément du paysage.
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Des ruines comme en marge du temps |
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L’élément central, cependant, c’est le fleuve. Le film
commence par une longue séquence montrant des bateaux
presque immobiles, comme des monstres marins sur un fleuve
noyé dans la brume, une brume grise et morne où s’estompe
presque tout relief et où semble se figer tout mouvement. Ce
fleuve n’est pas seulement un cadre, c’est le personnage
principal. C’est celui du « Crosscurrent »
(《长江图》)
de
Yang Chao (杨超),
autre poème cinématographique sorti lui aussi à la
Berlinale. C’est aussi celui du « Yangtze Landscape » (《长江》)
de
Xu Xin (徐辛).
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Le
Yangtsé de Zhang Xinyang |
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C’est
un fleuve chargé de tout un imaginaire symbolique et
culturel qui incite à la quête spirituelle, bien au-delà du
discours officiel, ou en deçà : dans la poésie.
Un film de poète
Thématique et esthétique
« Panda » apparaît, en termes thématiques tout autant
qu’esthétiques, comme un troisième volet d’une trilogie
commencée avec les deux premiers courts métrages de
Zhang Xinyang,
et placée justement sous le signe de la poésie. Le premier
court métrage, en 2018, s’intitule « My Poem » (《饿死诗人》),
littéralement « Un poète crève-la-faim » : alter ego du
réalisateur qui se laisse convaincre d’écrire un scénario et
d’en faire un film… La thématique du poète est déjà là, mais
c’est surtout l’esthétique de ce court métrage qui annonce
celle de « Panda » - esthétique qui est celle, visuelle et
fuyante, de l’eau, incarnée dans une calligraphie que l’on
retrouve dans celle des poèmes cités dans « Panda ».
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My
Poem, esthétique et calligraphie |
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« My
Poem » a été suivi l’année suivante d’un deuxième court
métrage qui reprend la thématique du poète : « Sleeping in
the Wind » (《浊风浪游》),
ou plus précisément « Errance dans le vent sur les flots
tumultueux ». Le scénario apparaît comme la source de celui
de « Panda » (ou du moins du scénario d’origine) : un poète
malheureux, un jour d’hiver, embarque sur un bateau pour
descendre le Yangtsé de Wuhan à Nankin dans le but d’exaucer
l’ultime vœu d’un ami défunt : publier un recueil de ses
poèmes. Sur le quai, en sortant du bateau, il rencontre une
étudiante, brève rencontre sans lendemain…
Dans
ce deuxième court métrage, si le thème narratif est proche
de celui de « Panda », une recherche particulière, en
revanche, a été faite sur la couleur – le bateau sur le
Yangtsé apparaissant comme un bateau hanté digne d’un
conte de Pu Songling.
Mais c’est une couleur par fulgurance, en quelque sorte, qui
débouche finalement sur le noir et blanc de « Panda », avec
ses vagues souvenirs de couleur par intermittence.
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Sleeping in the Wind, noir et couleur |
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Au-delà de la thématique, dans « Panda », la poésie
apparaît, bien plus profondément, comme l’élément-clé de la
construction narrative. C’est en outre la poésie qui, par
les citations textuelles qui émaillent le film, en fournit
une clé de lecture permettant d’en éclairer le sens profond
– et en particulier le sens des « marges ».
Références textuelles
La
poésie est le thème structurant du film, à travers, dès
l’abord, le personnage du poète érigé en sauveur d’un jeune
suicidaire, mais aussi à travers la musique : musique dans
la même tonalité « de marge » que le film lui-même, signée
Deep Mountains (深山),
un groupe de « Black Metal atmosphérique » basé à Tai’an, la
ville natale du réalisateur. Les séquences « musicales » -
dérisoire concert post-rock-punk sur une rive déserte ou
démonstration d’erhu mal maîtrisé, grinçant à plaisir -
apportent une touche d’humour saugrenu et incongru.
C’est
cependant la poésie qui donne le ton, non des poèmes du
réalisateur comme on aurait pu l’attendre, mais des
citations de poèmes classiques qui structurent la narration
en en précisant le sens profond, mais à nouveau comme en
marge. Ce sont pour l’essentiel des poèmes de Xin Qiji
(辛弃疾),
poète de la dynastie des Song du Sud (12e siècle)
– références textuelles transcrites à l’écran dans une
calligraphie qui est celle de l’affiche du court métrage
« My Poem ».
Il y
en a trois principaux, dont deux sont essentiels comme clés
de lecture, pour les personnages célèbres qui y sont
évoqués. Le premier donne le ton.
永遇乐·京口北固亭怀古
Joie éternelle : en songeant au passé au pavillon Beigu à
Jingkou
千古江山,英雄无觅,孙仲谋处。舞榭歌台,风流总被,雨打风吹去。
Du
fond des âges, les rivières et les montagnes sont restées,
mais les héros ont disparu, là où Sun Quan* jadis
régnait. Les pavillons de danse et les scènes de chant,
toute cette élégance, tout ce charme, tout cela a été balayé
par le vent et la pluie.
*
Sun Quan (孫權 /孙权),
prénom social Zhongmou (仲謀 / 仲谋),
immortalisé dans
la Chronique et le Roman des Trois Royaumes.
Rival de Cao Cao ((曹操) )
dont il est victorieux à la bataille de
la Falaise rouge (chìbì赤壁) en
208. Après la chute des Han, en 222, il proclame son
indépendance en fondant le royaume de Wu et se donne le
titre d’empereur en 229.
斜阳草树,寻常巷陌,人道寄奴曾住。想当年,金戈铁马,气吞万里如虎。
Le
soleil couchant illumine l'herbe et les arbres, par les
ruelles et allées ordinaires ; on dit que Liu Yu / Ji Nu*
a autrefois vécu ici. Se remémorer ces jours passés, c’est
voir ses lances dorées et chevaux de fer, et son esprit
dévorant les lieues tel un tigre.
*
Empereur Wudi des Liu-Song (劉)宋武帝)
nom d’enfance Jinu (363-422) : homme d'État et stratège
chinois de la fin de la dynastie des Jin de l’Est, l’un des
plus grands conquérants de son époque, entre la chute des
Jin et la fondation des Wei du Nord ; ayant forcé l’empereur
Jin Gongdi à lui céder le trône, il fonda la dynastie des
Liu-Song (420-479) et régna de 420 à 422.
元嘉草草,封狼居胥,赢得仓皇北顾。四十三年,望中犹记,烽火扬州路。可堪回首,佛狸祠下,一片神鸦社鼓。凭谁问:廉颇老矣,尚能饭否?
Retraite précipitée, ils s'enfuirent vers le nord, pris de
panique, les yeux rivés sur les feux de balise. C’était il y
a quarante-trois ans, mais je me souviens encore / de la
fumée qui s'élevait de la route de Yangzhou. Comment
supporter de regarder en arrière ? Sous le temple de Bouddha
ne restent que les tambours du village et les cris des
corbeaux sacrés.
Qui
oserait demander : Lian Po* est-il si âgé qu’il ne
puisse encore manger ?
*
Lian Po (327-243 avant
J.C.), célèbre général de l’État de Zhao (l’un des quatre
grands généraux des Royaumes combattants). Plusieurs fois
victorieux, en particulier contre l’État de Qin, calomnié,
il s’exila à Wei, puis à Chu et y mourut.
Ce
poème – comme les autres cités – est un exemple-type de
l’art de l’allusion en poésie
,
évoquant une époque ancienne pour en signifier une autre,
bien actuelle. Zhang Xinyang joue ainsi à son tour de
l’allusion au deuxième degré. La période de référence est
celle des Trois Royaumes, période de guerres incessantes
après la chute de la dynastie des Han, opposant des hommes
d’État dont la seule ambition était de conquérir le voisin
et d’unifier le pays sous leur domination. Le résultat est
l’une des pires périodes de destruction de l’histoire
chinoise, laissant des ruines derrière elle.
« Panda », en ce sens, rappelle les « Sept intellectuels de
la forêt de bambous » (《竹林七贤》)
de
Yang Fudong (杨福东),
un film tout aussi énigmatique, dans un autre noir et blanc,
ces sept personnages renvoyant à la célèbre histoire des
« sages de la forêt de bambous » de la même période des
Trois Royaumes, tentant d’en fuir les désordres et les
dangers.
Les
ruines du film de Zhang Xinyang prennent là un sens profond,
de même que le fleuve qui coule à leur pied,
imperturbablement, en charriant le souvenir des pleurs et
des destructions des siècles passés, mais aussi bien les
larmes des laissés-pour-compte de la société actuelle.
Comment imaginer le film autrement qu’en noir et blanc ?
Et finalement…
À
travers ses quatre existences précaires, en errance au bord
du Yangtsé comme au bord de l’histoire, Zhang Xinyang
réussit à dresser un tableau de souffrances individuelles et
de rêves brisés sur fond de désolation générale. Chacun est
à la recherche de son dragon personnel, d’un amour disparu,
d’une identité perdue. Des cas isolés, certes, mais qui
finissent par se rejoindre pour former une collectivité de
marginaux oubliés du reste de la société. Il y a cependant
comme un rayon d’espoir dans ce noir et blanc, dans une
solidarité fragile qui est rempart contre l’adversité et qui
serait silencieuse s’il n’y avait les poèmes à partager. Des
poèmes venus du fond des siècles mais qui n’en finissent pas
de résonner dans la vie d’aujourd’hui.
Le
film de Zhang Xinyang est un ovni au même titre que ceux de
Bi Gan (毕赣),
et tout spécialement le dernier. On ne peut considérer comme
un hasard que l’acteur interprétant le poète âgé, dans
« Panda », soit Zhang Xianmin (张献民) ;
il était le directeur artistique de « Kaili
Blues » (《路边野餐》),
mais il est bien plus : un pilier et le symbole même de
toute la génération des cinéastes chinois du cinéma dit
« indépendant » - et en même temps il est parfait dans son
rôle ici
,
avec son accent local à couper au couteau (il est originaire
de Nankin) : l’accent aussi peut être résistance.
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Zhang Xianmin |
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Shanghan Zabing Lun, aka
Panda : un film surréaliste de Zhang Xinyang
(par Wang Lei)
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