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« Bystander » : un tournant dans la cinématographie de Sonthar Gyal

par Brigitte Duzan, 5 octobre 2026

 

Cinquième film de Sonthar Gyal (松太加), « Bystander » (《旁观者》) est sorti sur les écrans chinois le 1er novembre 2025. Et c’est un film tourné en Chine, sur un sujet typiquement chinois, interprété par des acteurs chinois…

 

 

Bystander

 

 

Le sujet est simple et n’a, a priori, rien d’original : un médecin de Pékin rentre chez lui, dans le sud, au chevet de son père mourant ; cela fait seize ans qu’il a rompu les ponts avec sa famille, il retrouve son frère aîné et sa deuxième sœur qui, eux, ne sont jamais partis. Traité par Sonthar Gyal, soutenu par ses acteurs, le sujet est plus profond qu’il ne semble.

 

Un médecin revient chez lui…

 

Apparente banalité du sujet

 

Chen Jiahui (陈家辉) rentre chez lui après avoir reçu un appel téléphonique de son frère aîné Chen Jiaxing (陈家兴) : son père, Chen Weimin (陈为民), est mourant, à l’hôpital, après une chute. À l’hôpital, outre sa sœur Chen Jiayuan (陈家媛), Chen Jiahui rencontre un homme venu rendre visite à son père : il travaille sur le mont Feng, dans la même station relais où travaillait Chen Weimin, mais dont il avait été licencié ; ayant trouvé le vieil homme inconscient, il l’a amené à l’hôpital. Avant de repartir à Pékin, Chen Jiahui se rend sur le mont Feng et s’y fait confirmer que Chen Weimin était bien venu là les jours précédents.

 

Chen Jiayuan l’emmène aussi voir la maison familiale qu’elle est en train de rénover avec son mari, visite qui évoque en Chen Jiahui des souvenirs d’enfance douloureux. Un dîner familial souligne les tensions au sein de la famille. Chen Jiahui est le seul qui a pu faire des études ; Chen Jiayuan, en particulier, garde l’infini regret de ne pas avoir pu s’évader de la petit ville de leur naissance. Quant au frère, il attend que sa fille ait réussi le concours d’entrée à l’université pour divorcer.

 

Peu de temps après le retour de Chen Jiahui à Pékin, le père meurt. Il repart donc pour les funérailles. En rangeant les affaires du père, frères et sœur trouvent des documents qui semblent couvrir un secret, de même que l’autopsie réalisée au crématorium…

 

Complexité en profondeur

 

Derrière la banalité du sujet, qui reflète la banalité du quotidien, affleure peu à peu, comme à travers un voile, la complexité des sentiments cachés des trois personnages. On reconnaît la précision comme au scalpel de l’analyse psychologique de Sonthar Gyal, qui est également le scénariste du film, avec son coscénariste précédent, celui de « Lhamo et Skalbe » (ལྷ་མོ་དང་སྐལ་བྷེ། 《拉姆与嘎贝》 ) : Du Qingchun (杜庆春) – diplômé du département littérature de l’Institut du cinéma de Pékin (北京电影学院文学系) et rédacteur du journal de l’Institut.

 

Cependant, pour un réalisateur « tibétain » qui a été l’une des figures de proue de la « nouvelle vague tibétaine » sous l’égide de Pema Tseden, il s’agit là d’un tournant déterminant.

 

Du cinéma tibétain au cinéma chinois

 

Observation à distance

 

Sonthar Gyal ne s’éloigne guère de la très fine analyse des relations humaines de ses films précédents : rapports difficiles, vus du point de vue d’une petite fille, entre son père et son grand-père, dans  « River » (《河》) en 2015, secret lancinant d’une femme qui n’ose l’avouer à son mari dans « Ala Changso » (《阿拉姜色》) en 2018 et, en 2019, dans « Lhamo et Skalbe » (《拉姆与嘎贝》 ), secrets encore plus terribles puisqu’ils empêchent les deux jeunes de se marier, le tout sur fond de répétitions de l’opéra tibétain « L’épopée du roi Gesar ».

 

Dans « Bystander », la violence des sentiments affleure à peine sous la surface « harmonieuse » de la vie quotidienne. On en a vu des reflets, souvent explosifs, dans nombre de films chinois, mais jamais traités en profondeur comme ici, sans remous excessifs, dans leur simple banalité.

 

Pour un réalisateur tibétain, dont le cinéma a jusqu’ici été profondément ancré dans l’analyse des arcanes de la réalité socio-culturelle du Tibet à travers des personnages emblématiques, le tournant vers la Chine est un véritable défi – tournant vers la Chine d’aujourd’hui, la Chine des petites villes, dans son triste quotidien. Mais c’est une Chine où les personnages sont englués dans les traumas plus ou moins secrets du passé et, en ce sens, ressemblent beaucoup aux personnages tibétains des films précédents.

 

Les petits appartements tristounets des villes de l’intérieur chinois ont remplacé les grands espaces des hauts plateaux tibétains – du Qinghai en l’occurrence. Mais le cadre est toujours celui des conflits intérieurs observés au scalpel. La différence vient de l’observation : observation en marge, de « bystander », et non plus observation de l’intérieur. La distance donne toute sa valeur à ce regard qui reste empathique et passe par la médiation des acteurs.

 

Choix des acteurs et interprétation

 

Dans ses films précédents, Sonthar Gyal s’est affirmé comme un superbe directeur d’acteurs, y compris la petite fille de « River ». « Bystander » renouvelle cet art délicat, avec des interprètes triés sur le volet, hors de la scène médiatique, et en particulier ceux des rôles du frère et de la sœur : Wang Yanhui (王砚辉 ) dans le rôle du frère aîné et  Liu Mintao (刘敏涛) dans celui de la sœur.

 

Wang Yanhui joue à merveille le rôle du fils aîné, responsable « comme un père », mais secrètement envieux de son jeune frère. Wang Yanhui a commencé comme acteur de théâtre avant de se tourner vers le cinéma, mais surtout dans des rôles secondaires. On se souviendra de lui, par exemple, dans le rôle du vendeur de médicaments frelatés Zhang Changlin (张长林) dans la comédie de Wen Muye (文牧野) « Dying to Survive » (《我不是药神》) en 2018. Mais ici, dans « Bystander », c’est sa qualité d’acteur de théâtre que l’on retrouve, dans l’intense expressivité de son visage et de son regard.

 

 

Wang Yanhui dans le rôle du frère aîné

 

 

Liu Mintao est diplômée du département d’interprétation de l’Institut central d’art dramatique de Pékin (中央戏剧学院表演系) et a fait ses débuts au cinéma en 1992. Elle est devenue populaire en 2020 pour son interprétation de la chanson « Talons rouges » (《红色高跟鞋》) lors d’une soirée de gala diffusée sur la chaîne satellite du Jiangsu… mais ce sont surtout ses rôles à la télévision qui ont fait sa notoriété. Dans « Bystander », elle incarne tout en finesse la douleur intériorisée d’une femme qui n’a jamais pu réaliser son rêve de sortir de son trou perdu natal et s’y est trouvée piégée.

 

 

Liu Mintao dans le rôle de Chen Jiayuan

 

 

Même Chen Kun (陈坤), dans le rôle principal, est pris à rebours de ses rôles de jeunes premiers habituels. Il est comme en dehors des choses, il ose à peine les toucher, de peur de réveiller les fantômes du passé.

 

 

Chen Kun dans le rôle de Chen Jiahui

 

 

La bande-son elle-même accentue l’impression d’environnement étouffant : le souffle haletant du mort en sursis, le bruit lancinant d’un robinet qui fuit… les mille et un petits bruits de la vie au quotidien.

 

Vers un cinéma universel

 

C’était un défi de prendre ce tournant, en rupture avec l’image populaire de cinéaste tibétain, pour aller vers un cinéma chinois où il est difficile de faire sa place, au milieu des grosses comédies et des films de guerre qui inondent les écrans.

 

Mais Sonthar Gyal est allé en fait bien au-delà du « cinéma chinois ». Ce qu’il traite, dans « Bystander », est une question moderne, universelle : celle d’une société où la famille est atomisée, dispersée, mais reste malgré tout le dernier bastion où se reconstruire émotionnellement, quand tout le reste s’est effondré. 

 

Filmé avec l’approche distanciée du « bystander », de l’observateur de la vie apparemment calme au quotidien, son film n’est pas sans rappeler ceux de Michael Haneke ou d’Ashghar Farhadi, comme on a pu le noter [1].

 

En ce sens, s’il est vrai que Sonthar Gyal semble rompre avec ce film ses attaches avec son mentor Pema Tseden et trahir le « cinéma tibétain », on peut aussi y voir une initiative qui va dans le sens de l’évolution même de Pema Tseden qui a été coupée net par sa disparition brutale. Loin de se poser uniquement en cinéaste représentatif d’un cinéma tibétain qu’il a lui-même initié et développé, il voulait en effet dépasser ces limites pour aller vers un cinéma plus ouvert sur le monde, comme le montre depuis 2016 son travail de production et direction artistique. Sonthar Gyal peut ainsi être considéré comme un véritable héritier.

 

Son prochain film se passe en Mongolie intérieure.

 

Bystander, trailer https://www.bilibili.com/video/BV1L542zCE6b/

 


 

[1] Entre autres en conclusion d’un article du Paper (澎湃新闻)

 

 

     

 

 

 
     
     
     
     
     
     
     
     

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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