Accueil Actualités Réalisation
Scénario
Films Acteurs/Actrices Photo, Montage
Musique
Repères historiques Ressources documentaires
 
     
     
 

Films

 
 
 
     
 

« All Wishes Come True » : la décevante chasse au trésor des Huit Immortels

par Brigitte Duzan, 2 octobre 2026

 

Le 18 juillet 2026 est sorti sur les écrans chinois un film d’animation intitulé « All Wishes Come True » (Ba Xian《八仙!》) dont le titre chinois indique qu’il s’agit d’un film sur les célèbres personnages de la culture populaire chinoise que sont les Huit Immortels. Produit par une armada de grosses sociétés de production (Shanghai Pearl Studio, ex-Oriental DreamWorks, Tianjin Maoyan Culture, Ruyi Film Entertainment…) et promu par une vaste campagne publicitaire, le film a été l’un des succès du box-office chinois de l’été. Comme souvent, les chiffres masquent cependant les réactions mitigées des spectateurs qui ont vu le film.

 

 

All Wishes Come True » (《八仙!》

 

 

Derrière le triomphe de façade se cache en effet un film qui cumule les défauts de l’animation chinoise actuelle, aussi affligeante sur le fond que sur la forme.

 

Les Huit Immortels reconfigurés

 

Les Huit Immortels (八仙) sont huit personnages de légende, ou semi-légendaires pour certains d’entre eux, mortels devenus immortels dont les premières références en littérature datent des Han, mais dont les histoires se sont peu à peu étoffées au cours des siècles, surtout à partir des Yuan. Ils sont en fait surtout connus pour un épisode célèbre qui a souvent été adapté au cinéma et à la télévision : « Les Huit Immortels traversent la mer » (《八仙过海》).

 

Invités à un banquet par la Reine Mère de l’Ouest (Xiwangmu 西王母), ils doivent se rendre sur le mont Kunlun ; mais, alors qu’ils traversent la mer orientale, ils sont arrêtés en cours de route. Chacun va alors utiliser ses talents propres pour finir la traversée, en s’aidant de leurs emblèmes respectifs. Le premier à s’avancer est Li Tieguai (李铁拐), qui est infirme : il lance sa béquille dans l’eau, elle se transforme en un bateau-dragon. Les emblèmes des huit personnages se transforment ainsi miraculeusement en esquifs sur lesquels ils terminent leur voyage, selon le principe devenu proverbial : réussir en déployant ses talents propres.

 

Le scénariste de Ba Xian est parti de là, en imaginant une histoire des personnages avant cet épisode de leurs aventures, sans guère de liens avec les histoires que l’on trouve dans les sources littéraires. Mais ces textes sont peu connus, et les histoires ont évolué dans le temps. Selon les producteurs, c’est justement ce qui a fourni un « espace créatif » pour imaginer un scénario pastichant un film d’aventures fantastiques et fondé sur l’idée que ces Huit Immortels représentent un système de « réussite par le bas », mais qui n’a plus rien à voir avec le système mandarinal ni avec la morale : ici, les talents sont réduits à un système d’esbroufe et d’arnaque.

 

 

Les huit personnages dans le film

 

 

 

Lü Dongbin 吕洞宾

 

 

 

Zhongli Quan 钟离权

 

 

 

He Xiangu 何仙姑, la seule femme du groupe

 

 

 

Han Xiangzi 韩湘子

 

 

 

Li Tieguai 李铁拐, sa canne et sa gourde

 

 

 

Zhang Guolao 张果老, son yugu (魚鼓) et son âne blanc

 

 

 

Lan Caihe 蓝采和

 

 

 

Cao Guojiu 曹国舅

 

 

On retrouve dans ces personnages certains des traits caractéristiques des Immortels de la légende, et en particulier leurs emblèmes, mais revus et corrigés :

 

- Zhongli Quan brandit un éventail en feuille de bananier qui peut d’un coup provoquer un incendie, de deux faire lever le vent et de trois calmer les vagues ; il peut aussi changer les pierres en or et ressusciter les morts.

- Lü Dongbin a une épée « pur yang » qui terrasse les démons et les monstres, et dont la lumière le protège.

- He Xiangu tient normalement une fleur de lotus ; dans le film, la fleur en bouton vole vers l’ennemi, et en s’ouvrant dévoile des pointes acérées.

- Li Tieguai porte sur son dos sa gourde magique qui contient une panacée pour guérir toutes sortes de maladies ; sa canne de fer a le pouvoir d’éloigner les esprits maléfiques.

- Quant à Zhang Guolao, on le retrouve avec ses deux emblèmes : son yugu (魚鼓) qui, ici, peut chanter des sutras et énoncer des divinations, et son petit âne blanc qui peut se plier à volonté, mais aussi se transformer en un cheval-dragon pour franchir la mer.

- Lan Caihe a sa corbeille de fleurs qui contient l’énergie du ciel et de la terre, Han Xiangzi sa flûte qui peut consoler les vivants, favoriser l’épanouissement des fleurs, calmer les tempêtes et faire venir la pluie.

- Cao Guojiu brandit ses tablettes hu… mais il est ici ouvertement gay, comme s’il en fallait forcément un sur les huit, ce qui, en un sens, n’est pas totalement faux historiquement, car on a choisi celui du groupe qui appartenait à l’élite mandarinale locale. On notera qu’il y a aussi un immortel gay dans la comédie hongkongaise de 1993 « The Eight Hilarious Immortals » (《笑八仙》), mais c’est Zhang Guolao, interprété par Lawrence Cheng.

 

Simples mortels de diverses provenances et divers statuts sociaux comme les Huit Immortels en leur temps, les huit personnages du film sont cependant difficilement reconnaissables. Ils sont en outre mus par le seul désir de faire fortune. L’immortalité est une façade, ou un prétexte, pour se faire valoir auprès des habitants de l’île de Penglai et auxquels ils promettent « de réaliser leurs vœux » (d’où le titre anglais du film). Mais c’est juste une couverture pour camoufler leur projet de mettre la main sur le trésor caché dans la chambre secrète des trois divinités : les trois Astres, ou Esprits, du Bonheur, de la Prospérité et de la Longévité (Fu Lu Shou San Xing 福禄寿三星) – trois astres divinisés sous les Ming, en leur donnant forme humaine que le film reproduit. On les trouve dans le roman « Le voyage vers l’Ouest » (Xiyouji《西游记》).

 

 

Les trois Astres Fu Lu Shou San Xing dans leur représentation populaire

 

 

 

Les trois Astres dans le film

 

 

Le film poursuit dans cette veine en imaginant les aventures rocambolesques des huit personnages dans leur course au trésor divin. Ce sont tous des petits malfrats. Pour avoir défié les ordres de son maître, Zhongli Quan s’est retrouvé à la rue et il est devenu voleur à la tire. Lü Dongbin s’est fait prendre à détourner des fonds. Cao Guojiu est un fonctionnaire corrompu qui se livre au favoritisme (en fait, dans les textes, c’était son frère). Zhang Guolao est un escroc qui met en scène des accidents pour arnaquer les gens et leur soutirer de l’argent. Le pire est le personnage de Cao Guojiu, ventripotent et gay… le pastiche tourne à la satire grand-guignolesque. Car la grande force du film est dans son caractère de comédie burlesque, souligné par la publicité. Lan Caihe est devenu un gamin rigolo, et Li Tieguai un ado aux cheveux rouges qui sort des blagues en dialecte du Sichuan [1].

 

Mais c’est surtout une histoire de casse qui lorgne vers des modèles hollywoodiens : on pense à « Ocean’s Eleven » de Steven Soderbergh ; mais le cinéma chinois n’est pas en reste, témoin les films de Ning Hao (宁浩) : « All Wishes Come True », c’est  « Crazy Stone » (《疯狂的石头》) au pays des Immortels. La petite équipe conçoit un plan pour aller braquer le trésor bien caché et protégé dans une chambre forte sous terre : ils louent pour ce faire un temple à proximité et creusent un tunnel pour arriver jusque là.

 

Le scénario a hardiment mêlé aux Immortels des personnages tirés de sources différentes, certains très populaires comme le Singe Sun Wukong du « Voyage vers l’Ouest », d’autres moins connus comme Donghua Dijun (东华帝君), autrement dit le Souverain de l’Est (Dong wanggong 东王公). C’est la tradition des alchimistes de la secte Quanzhen qui a fait de son avatar Wang Xuanfu (王玄甫) le maître de Zhongli Quan qui, dans les textes d’origine, a été à son tour le maître de Lü Dongbin. Le scénario de « All Wishes Come True ! » a simplifié les choses et fait de Zhongli Quan et de Lü Dongbin des disciples directs de Donghua Dijun. 

 

Les Huit Immortels du film doivent aussi affronter leur plus redoutable adversaire : Yang Jian (杨戬), la divinité à l’œil triple qui peut voir le présent, le passé et l’avenir, en armure de métal et rayons scanner en guise de troisième œil. Le personnage, plus connu sous le nom d’Erlang Shen (二郎神), vient en fait des romans des Ming « L’investiture des dieux » (《封神演义》) et « Le Voyage vers l’Ouest ». Il est célèbre, effectivement, pour son troisième œil sur le front et son combat légendaire contre Sun Wukong dont il est ensuite devenu l’ami. Dans le film, cependant, son troisième œil le laisse en plan au moment où il en aurait le plus besoin… ce n’est pas la moindre inconsistance du film.

 

 

Erlang Shen (temple du Dragon de Shalu 沙鹿龍神宮, Taiwan)

 

  

Dans le film, l’accent est mis sur les valeurs collectives de la camaraderie et de l’action stratégique en commun, mais en fait l’action est concentrée autour des deux personnages principaux, Lü Dongbin et Zhongli Quan, présentés comme des frères jurés dans les histoires d’arts martiaux en supprimant leur lien de maître à disciple ; il est expliqué qu’ils ont été formés dans la même école taoïste. Si valeurs morales il y a, cependant, elles sont confucéennes, et clamées dans le discours promotionnel du film.

 

Écrit et réalisé par Mou Zhengyang (牟正洋), jeune cinéaste né en 1992, diplômé de l’Institut central des beaux-arts (中央美术学院), dont c’est la première réalisation [2], le film a bénéficié du soutien du Bureau du cinéma du Sichuan, tout le processus d’incubation et de production ayant été effectué à Chengdu.

 

Esthétique hybride, trait caricatural

 

Quand on se souvient de la beauté des films d’animation des Studios d’art de Shanghai encore à la fin des années 1980, on mesure le chemin parcouru depuis lors, sous prétexte de modernisation. Le dessin, il est vrai, a délaissé l’esthétique japonisante en vogue il y a quelques années, mais en optant pour un style hybride souligné par la production.

 

L’idée a été de mêler « esthétique orientale et art narratif des films de genre hollywoodien ». Les scènes du mont Penglai ont ainsi été conçues dans des teintes bleu-vert caractéristiques de la peinture de paysage (qinglü shanshui 青绿山水)  qui s’est développée surtout sous les Song et a atteint son apogée sous les Qing, dans le « grand style bleu et vert ».

 

 

Peinture représentative du shanshui bleu et vert :

Paysage du pavillon du mont des Immortels (《仙山楼阁图》)

de Zhao Boju (赵伯驹), Song du Sud  (détail) [3]

 

 

On voit bien sûr dans les paysages du film une analogie avec ce style de peinture ; mais, traitées à l’ordinateur, on voit surtout, en arrière-plan, des images aux couleurs plus ou moins noyées dans la brume, comme sur l’affiche.

 

 

Le paysage de « All Wishes Come True ! » : un shanshui bleu-vert ?

 

 

Quant à la représentation des personnages, elle est tout aussi décevante : le dessin est schématique et tire vers la caricature.

 

On notera cependant avec étonnement la représentation des deux « frères » Zhongli Quan et Lü Dongbin : toute différence d’âge a disparu, ils sont véritablement comme deux frères, minces, visages allongés, cheveux longs. On ne peut s’empêcher d’y voir deux personnages caractéristiques du danmei (耽美), ce genre littéraire proche de la fantasy encore appelé « BL » (pour Boys’ Love) – genre en vogue, mais peu apprécié des autorités chinoises qui s’en prennent tout particulièrement aux acteurs des adaptations télévisées. Certains spectateurs l’ont remarqué en notant des « allusions homoérotiques » dans le film. Il s’est même développé sur weibo une communauté « Bin-Quan » (宾权 [超话]) qui compte quelque 75 000 fans.

 

On peut dès lors se demander si c’est voulu, pour donner au film un attrait supplémentaire, forcément allusif, auprès de tout un public jeune, fan de danmei. Quoi qu’il en soit, c’est un élément promotionnel non négligeable.

 

 

Les deux « frères »

 

 

Réactions mitigées, box-office triomphant

 

Cependant, contrairement à ce que pourraient laisser penser les chiffres triomphalistes du box-office, les réactions des spectateurs sont partagées entre enthousiasme et déception, voire plus. En lisant les commentaires sur la page douban du film (où il est pourtant coté 8.2), on est frappé de voir combien se disent furieux de s’être laissés tromper par la publicité.

 

Étonnamment, personne ne critique l’esthétique du film. Les commentateurs dressent surtout un catalogue des défauts du scénario, entre trous narratifs et incohérences, certains jusque dans les moindres détails. Mais on ne peut pas reprocher son illogisme à un film d’animation qui se veut caricature burlesque. Les critiques de la conception de l’intrigue et des personnages sont plus pertinentes, en témoignant d’une grande connaissance littéraire.

 

Ce qu’il en ressort, c’est une critique fondamentale des ressorts fondamentaux de la pensée qui a présidé à la conception du film en éliminant totalement les identités originales des personnages et leurs caractères spécifiques. Si l’on supprime toute référence à leur mythologie, il n’en reste que bien peu de chose. Très bien d’innover, mais l’innovation ne devrait pas aller à l’encontre de l’essence des personnages et de leur histoire. Il est vrai que les personnages ont évolué dans le temps, qu’il n’existe pas une histoire « officielle » des Huit Immortels, que cela laisse une marge de manœuvre créatrice, mais pour enrichir l’histoire. Faire des Immortels une bande de malfrats réunis pour voler un trésor les réduit à des personnages de jeu vidéo, qui plus est dessinés comme tels.

 

La mythologie cesse là d’être un terrain fertile d’inspiration, en profondeur. C’est ce qui, outre leur remarquable qualité esthétique, faisait la richesse des films d’animation des frères Wan (万氏兄弟), à commencer par leur « Princesse à l’éventail de fer » (《铁扇公主》) en 1941, et surtout la beauté de leur chef-d’œuvre « Le Roi des Singes bouleverse le Palais céleste » (《大闹天宫》).

 

Ce qui frappe, enfin, c’est que ces commentaires restent dans l’ombre, il faut avoir la curiosité de les lire ; ce qui restera, ce sont les chiffres du box-office, résultat d’une publicité tapageuse qui a attiré un vaste public et rapporté des sommes colossales. C’est le problème d’un cinéma devenu une industrie.

 


 

À lire en complément

 

Les films adaptés des histoires des Huit Immortels


 

 


[1] Les voix sont ce qu’il y a de plus réussi dans le film. Elles ont été enregistrées d’abord, en chinois avec différentes variantes dialectales : dialecte de Chongqing, de Shanxi, du Hebei.

[2] On peut d’ailleurs se demander comment il a pu être choisi pour un tel film…

[3] Le tableau, ses détails et autres peintures représentatives de Zhao Boju : https://www.jiguzuo.com/guohua/chuan-zhao-bo-ju-xian-shan-lou-ge-tu.html

 

     

 

 

 
     
     
     
     
     
     
     
     

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Qui sommes-nous ? - Objectifs et mode d’emploi - Contactez-nous - Lien

 

© ChineseMovies.com.fr. Tous droits réservés.

Conception et réalisation : ZHANG Xiaoqiu