Le « temps des moissons » selon Huo Meng : un temps pour
vivre, un temps pour mourir
[1]
par
Brigitte Duzan, 6 janvier 2026
Living the Land (titre international)
Le
temps des moissons ( sortie en France)
Baptisé « Le temps des moissons » pour sa sortie en France,
fin 2025, sans guère de lien avec le titre chinois (shēngxī
zhī dì《生息之地》),
ce troisième long métrage écrit et réalisé par
Huo Meng (霍猛)
est une élégie d’un sombre réalisme sur la mort autant que
la vie dans un village du Henan au tout début des années
1990. Il est arrivé porté par la notoriété que lui a value
l’Ours d’argent remporté à la Berlinale en février 2025.
Le
film est en effet une superbe réalisation, bénéficiant
autant de la beauté des images que de la qualité de la mise
en scène et de l’interprétation, voire de la simple présence
des personnages, plus vrais que nature. Mais cette beauté
laisse cependant un goût amer…
ØD’un
enfant à l’autre, la campagne en partage
Le
film précédent de Huo Meng, « Crossing the Border » (Zhaoguan《过昭关》),
mettait en scène l’odyssée d’un enfant parti avec son
grand-père rendre visite à un vieil ami victime d’un
infarctus : 500 kilomètres en tricycle à moteur au gré de
rencontres et de discussions, sur le passé et le présent, le
passé éclairant le présent.
Le
nouveau film poursuit dans la même veine, avec toujours un
enfant comme observateur et narrateur, mais cette fois le
passé est en filigrane, évoqué au fil des dialogues ; c’est
le présent qui est le sujet principal. Il s’appelle Xu
Chuang (徐闯),
l’enfant : extérieur au village, il n’est pas en vacances
comme le précédent, il est confié à sa grand-mère par ses
parents qui ont décidé d’aller tenter leur chance à Shenzhen
(et qui ont déjà deux autres enfants, le troisième étant en
surnuméraire, passible d’amende) : nous somme en 1991, et
Shenzhen, c’est l’eldorado pour les paysans chinois à qui
l’on fait miroiter un avenir doré. Enrichissez-vous, va dire
Deng Xiaoping en janvier de l’année suivante en repartant à
l’offensive après 1989, lors d’un « voyage d’inspection », à
Shenzhen, justement. Il ne faisait qu’entériner ce qui était
déjà dans toutes les têtes.
L’enfant et la grand-mère
Labeur et pauvreté
Le
film de Huo Meng montre bien la pauvreté immémoriale qui a
poussé tous ces paysans sur la route du sud, pauvreté ancrée
non tant dans la terre que dans les esprits, étouffés par
des traditions et des rituels millénaires présidant à tous
les événements de la vie, jusqu’à la mort, les morts ne
cessant d’être présents aux côtés des vivants. Le film
évoque comme en passant – mais c’est en fait le thème
quasiment principal – l’emprise à la fois de la communauté
villageoise et du Parti sur la vie de chacun, le second se
substituant peu à peu à l’autre en finissant d’éradiquer
tout espace de liberté, en particulier pour les femmes.
L’enfant, ici, est observateur venu d’ailleurs, regard
critique sur ce monde clos dont il ne fait pas partie, on le
lui fait bien remarquer : il est Xu (徐),
pas Li comme les villageois, il n’a pas sa place dans
l’espace des morts, donc pas plus dans celui des vivants. Il
n’est pas pour autant totalement extérieur, il est
profondément affecté par la vie du village, et par la vie
bien plus que par la mort, qui est finalement un
non-événement : une vie dure, rythmée par l’éreintant
travail des champs qui n’a guère changé depuis la nuit des
temps. En voyant les images du film, on pense aux anciens
poèmes du « Classique des poèmes » (Shijing《詩經》),
comme celui-ci, véritable calendrier paysan formant un cycle
calqué sur les saisons : « Au premier mois, le vent froid
souffle / au deuxième mois le vent est glacial… au troisième
mois on prépare les socs / au quatrième mois on se met en
marche, avec femmes et enfants, / On alimente les champs du
sud / …. / Au cinquième mois, les cigales chantent / Au
huitième mois on va moissonner… »[2].
Labeur sans fin, comme la pauvreté.
Espace communautaire, monde clos
Le
village de l’histoire est celui de Bawangtai, dans la
préfecture de Zhoukou, à l’est du Henan (河南周口的霸王台村)
[3].
C’est de Zhoukou que serait originaire Laozi (老子),
du moins c’est ce que la ville revendique
[4].
Nous sommes là dans la Plaine centrale, à l’épicentre du
berceau de la civilisation chinoise et de ses « cinq mille
ans d’histoire ». Il y a donc quelque chose d’emblématique
dans ce lieu. L’est du Henan est en outre dépeint comme un
grenier à blé ; la région n’est pas pauvre de manière
endémique comme bien d’autres. Mais l’histoire du Henan est
aussi celle de grandes famines
[5],
la dernière étant celle de 1942-43 dont
Liu Zhenyun (刘震云),
lui aussi originaire de la plaine du Henan, a dressé un
tableau documenté dans son livre publié en 1993 « Se
souvenir de 1942» (《温故1942》).
Mais Huo Meng a évité tout effet dramatique, son propos est
autre : il montre la vie au jour le jour, scandée par les
incessants travaux des champs, dans une pauvreté qui fait de
chaque jour une lutte pour la survie.
C’est
une pauvreté sans fin inhérente au labeur paysan car le
travail de la terre parvient à peine à nourrir ceux qui s’y
épuisent, une grande partie des récoltes partant en taxes et
redevances. C’est ce que dit le poème du Shijing cité
plus haut : « On alimente les champs du sud / L’inspecteur
est très satisfait ». Il en a toujours été ainsi, même après
la Réforme agraire : on a remplacé un impôt par un autre.
Dans
le film, il faut payer l’école, et elle se paie en blé,
après la moisson. Mais parfois, le blé n’est pas bon, il
n’est pas accepté, alors il faut payer en espèces, d’où
viennent les billets remis en cachette à Chuang pour aller
payer le maître et qui s’en étonne ? Motus et bouche cousue,
mais il est fait allusion à un autre moment au sang que les
paysans vont donner… Allusion très rapide, mais on pense
aussitôt au « Rêve au village des Ding » (《丁庄梦》)
de cet autre enfant du Henan qu’est
Yan Lianke (阎连科),
livre interdit en son temps
[6].
On dit
beaucoup aujourd’hui, en en regrettant la disparition, que
c’était la communauté qui, soudant les villageois entre eux,
leur permettait de surmonter les vicissitudes de la vie en
développant les valeurs humaines d’entraide et de
solidarité, sans même aller jusqu’aux valeurs confucéennes
présidant aux liens familiaux et sociaux : Confucius brille
par son absence, ici, les villageois sont illettrés, ils
vivent avec leurs croyances ancestrales qui tiennent plutôt
du taoïsme populaire et dictent les rituels de la vie et de
la mort – rituels qui déterminent l’identité de chacun (sur
la base du nom : tu es Xu, nous on est Li…) et soudent
réellement les liens communautaires.
Mais
la fameuse communauté villageoise ne ressort pas grandie du
film. Régie par des règles contraignantes et des interdits,
elle apparaît plutôt comme évoluant dans un espace clos et
ritualisé au point de ne pouvoir changer d’un iota sauf à
menacer l’équilibre de tout le système. Espace clos
déterminant aussi l’impossibilité d’une ouverture des
esprits, la pauvreté étant ainsi comme un cercle vicieux,
inéluctable.
De
contrôle en contrôle : aucune liberté, encore moins pour les
femmes
Ce qui
frappe dans le film, au fur et à mesure que se déroulent les
scènes de vie et de travail, c’est l’omniprésence des
contrôles dans ce village. Ce sont d’abord les règles de la
communauté qui ne permettent pas la moindre liberté
individuelle, et ce de manière fondamentale parce que le
travail de la terre, tel qu’il est conçu depuis l’aube des
temps, exige la participation de tout le monde, des enfants
aux vieillards. Le communisme et le collectivisme n’ont fait
qu’institutionnaliser ce travail communautaire, mais en lui
enlevant tout son sens comme le dit rapidement l’un des
paysans dans le film, c’est-à-dire l’impression de
travailler pour soi.
La
récolte du coton
Cependant, les règles ancestrales de vie en commun, ancrées
dans la vie quotidienne, en font partie naturellement. Ce
n’est pas le cas des contrôles exercés par le Parti pour
asseoir son autorité et imposer ses directives. Le contrôle
qui était exercé au niveau de la famille et du village
devient contrôle politique, exercé « d’en haut », et d’abord
en recensant la population.
Le
contrôle le plus pesant est sans doute celui qui s’exerce
sur les naissances. Les villages isolés comme celui de
Bawangtai étaient, historiquement, des zones de refuge pour
les parents qui ne pouvaient pas payer les amendes pour les
enfants en surnombre. En ce début des années 1990, même dans
ces villages-là les femmes doivent se soumettre à des
visites médicales, aussi brutales que systématiques – avec
des conséquences parfois dramatiques, mais là encore Huo
Meng évite le drame. Pas de tragédies : il montre une vie de
résilience, là aussi.
Malgré
tout, bien que toujours sans appuyer, il montre bien le
total manque de liberté des femmes. Quand une belle-sœur se
retrouve enceinte hors quotas, on en donne une autre en
mariage à un fils de famille influente sans se soucier de
ses sentiments. Peut-on avoir des sentiments dans un tel
contexte ? Quand elle a la timide idée de divorcer, elle en
est vite dissuadée.
D’ailleurs les femmes ont à peine un nom, et si elles en ont
un, c’est depuis peu : Huo Meng a reconstitué une scène de
recensement au village, les grands-mères ont bien de la
peine à déclarer un nom, au-delà des appellations
traditionnelles, Wang la troisième etc…
ØSoin
des images, qualité esthétique, goût amer
Le
succès du film tient pour beaucoup à la beauté des images,
inutile d’insister là-dessus : c’est le thème principal de
toutes les critiques depuis la Berlinale. La photographie
est signée Guo Daming (郭达明),
le directeur de la photo de « Paths of the Soul » (“Kang
Rinpoche” 《冈仁波齐》)
et « Soul on a String » (《皮绳上的魂》)
de
Zhang Yang (张扬),
ainsi que de « Dwelling
by the West Lake » (《草木人间》)
de
Gu Xiaogang (顾晓刚).
La
photo de Guo Daming
Il
faut aussi souligner le travail fait sur le son, et bien sûr
le soin porté à la mise en scène, poétique certes, mais
réaliste, avec une volonté certaine de ne pas tomber dans la
tragédie ni l’hagiographie de la vie à la campagne – sauf
dans certaines scènes un peu trop idylliques, comme celle de
la pause collective au milieu de la moisson, filmée un peu
comme le déjeuner sur l’herbe… Mais le film vaut aussi et
peut-être surtout par le choix des interprètes - tous non
professionnels, plus vrais que nature, avec des dialogues
spontanés en dialecte local, à l’exception de l’actrice qui
interprète le rôle de Xiuying (秀英),
la « petite tante » préférée de Chuang : Zhang Chuwen (张楚文),
elle-même originaire de la même région du Henan et en
parlant le dialecte.
Toute l’équipe du film
On
garde en mémoire les images finales. D’abord la lente et
difficile progression du tracteur embourbé, poussé à bout de
bras pour le sortir de l’ornière, au retour du crématorium
où ont été récupérées les cendres de la grand-mère… on
n’enterre plus dans la Chine nouvelle, c’est interdit. On y
perd le sens des funérailles, des rituels sur les tombes… Et
puis vient le superbe panoramique final montrant, de très
loin, de très haut, le paysage figé dans la neige, dans la
boucle du fleuve qui semble lui aussi figé dans le froid,
comme dans l’éternité. Un paysage glacé où plus rien ne
bouge.
Début du panoramique final
(retour du crematorium en poussant le tracteur
embourbé)
On
pense à la fin du roman « Les
quatre livres » (《四书》)
de Yan Lianke : l’Enfant s’est sacrifié, libérant les hommes
qui s’en sont allés, « [prenant] par la vaste et spacieuse
route qui menait vers le monde »… mais « alors qu’ils
avançaient en laissant derrière eux les rives du fleuve
Jaune », il virent des milliers d’autres gens, « une
communauté de gens qui allaient en sens inverse, […] dans la
direction du soleil couchant. » « Il paraît que là où nous
allons, expliqua l’un d’eux, la terre est vaste et peu
peuplée, au printemps l’univers y fleurit, il y a de quoi
manger à n’en plus finir. » [7]
…. Il faut croire que même cette illusion-là a fait son
temps.
Trailer
Pas de sortie prévue en Chine
La
récompense décernée à Huo Meng à la Berlinale aurait
fortement agacé les autorités chinoises, toujours promptes à
dénoncer la propension du public et des festivals
internationaux à ovationner les films chinois dépeignant la
Chine sous un jour misérabiliste.
Huo Meng à Berlin avec son Ours d’argent
Cependant, dès les lignes introductives, le film se donne
nettement pour cadre « l’année 1991 ». Ce n’est donc pas
une critique actuelle, tout au plus une peinture de la
réalité quotidienne dans une campagne pauvre au lendemain
des années 1980, avant l’annonce de la reprise des
réformes par Deng Xiaoping en 1992. Cela tendrait au mieux à
montrer que ces réformes étaient nécessaires. Le film a
d’ailleurs obtenu le visa de censure. Mais le sujet des
campagnes est toujours délicat. On se demande ce qu’il va
falloir supprimer pour que le film sorte en salles en Chine…
mais ce pourrait être l’occasion de le raccourcir un peu.
[1]Pour
reprendre un titre de
Hou Hsiao-hsienqui n’est
pas si éloigné du titre de Huo Meng qu’on pourrait
le penser : dans shēngxī zhī dì《生息之地》on
peut lire « terre de vie et de mort » en prenant
xī
su
sens de xiūxi休息
"repos", voire repos éternel.
[2]Extraits
de Qi yue, le septième mois (七月),
Airs de la principauté de Bin (Bin feng豳風),
Shijing, le « Classique des poèmes »,
traduction présentée et annotée de Rémi Mathieu,
les Indes savantes, 2024, pp. 477-484.
[3]Mais le
film a en fait été tourné sur deux sites
principaux : les bourgs de Chenguanzhuang (陈官庄镇)
et de Cuocheng (酂城镇)
dans la circonscription de la vieille ville de
Shangqiu (商丘市),
dans des décors rénovés sur la base des anciens
village d’origine (影片开机前,主创团队数次到访豫东地区采风选景,最终选定河南省商丘市永城市酂城镇、陈官庄镇
等地作为主要取景地。创作人员在原本村落的基础上修缮、搭建置景地…)
– ce qui se sent, dès la première séquence.
[4]Sima Qian
le fait naître « au pays de Ku » (苦),
dans l’État de Chu, mais le site de ce « Ku » est
revendiqué par plusieurs villes.
[6]Le
scandale des dons de sang liés à l’explosion de
l’épidémie de Sida au Henan a éclaté en 1996, mais
un véritable système s’était développé bien avant,
qui permettait de pallier le pire des besoins des
paysans. Voir « The Epic of the Central Plains » (《中原纪事》)
d’Ai
Xiaoming (艾晓明).
[7]
Traduction Sylvie Gentil, Les quatre
livres, Philippe Picquier, 2012, p. 399-400.