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Le « Confucius » de Fei Mu :

     I. Un film complexe, fruit de recherches stylistiques, entre théâtre et cinéma

II. Quelques scènes expliquées et commentées

par Brigitte Duzan, 20 mars 2026

 

Le « Confucius » (《孔夫子》) de Fei Mu (费穆) [1] nécessite une connaissance des événements qui ont marqué la vie de Confucius pour comprendre certaines scènes : contexte politique, intrigues, luttes de pouvoir et conflits armés ; certaines autres sont l’illustration symbolique de sa pensée. Dans les deux cas, le film est directement inspiré des textes fondamentaux qui sont d’ailleurs cités textuellement : les « Entretiens » (Lunyu 《論語/论语》) et la biographie de Sima Qian (司馬遷/司马迁) qui figure dans les « Mémoires historiques » (Shiji《史記/史记》[vol. 5, chap. 47 : la Maison héréditaire de Confucius《孔子世家》] [2]).

 

1.       Le symbole de la cloche au début et à la fin du film de Fei Mu

 

Le film de Fei Mu commence, et finit, par l’image d’une cloche.

 

 

La cloche au début du film de Fei Mu

 

 

Cette cloche est le symbole de Confucius et de son enseignement. C’est Confucius lui-même qui se comparait à une « cloche de bois » (mù duó木铎), car dans la Chine ancienne, comme il est dit dans les « Rites des Zhou » (Zhouli《周禮/周礼》), ces cloches étaient frappées pour annoncer au peuple la proclamation d’un édit impérial. Les cloches de bois étaient frappées pour les affaires civiles, les cloches de métal pour les affaires militaires.

 

On la trouve dans une anecdote du Lunyu : Confucius étant toujours bredouille dans sa quête d’un emploi, les disciples s’en attristaient ; en passant dans la ville de Yi, le responsable local des bornages (仪封人) qui avait demandé à rencontrer le Maître leur dit ensuite :

何患于丧乎?天下之无道也久矣,天将以夫子为木铎。” Lunyu, 3.24

« Pourquoi vous affliger de voir votre Maître sans emploi ? Cela fait longtemps que l’empire a perdu la Voie. Le Ciel pourra se servir du Maître comme d’une cloche de bois [pour ramener les hommes dans le droit chemin] »

 

Cette cloche a été un temps le symbole du journalisme. Elle est devenue en 1916 l’emblème de l’Université normale de Pékin (北京师范大学), modernisé plusieurs fois, la dernière en 2002.

 

 

La cloche sur le campus de

l’université normale de Pékin

 

  

2.       Autre symbole : les vases rituels inclinés

 

Il s’agit d’une anecdote qui est en fait tirée du Xunzi et qui se rattache à la visite faite par Confucius à Zhou pour s’enquérir des rites, avec l’assentiment du duc de Lu qui lui fournit un chariot et un cocher, Nangong Jingshu (南宮敬叔). C’est au cours de cette visite que Confucius aurait rencontré Laozi (à ce qu’on dit, yún /, dit Sima Qian), car il était archiviste à Zhou. Tout le contexte a donc trait à la recherche des rites et de la « voie » ; les vases inclinés en sont un exemple :

 

孔子观于鲁桓公之庙,有欹器焉,孔子问于守庙者曰:此为何器?守庙者曰:此盖为宥坐之器,孔子曰:吾闻宥坐之器者,虚则欹,中则正,满则覆。孔子顾谓弟子曰:注水焉。弟子挹水而注之。中而正,满而覆,虚而欹,孔子喟然而叹曰:吁!恶有满而不覆者哉!子路曰:敢问持满有道乎?孔子曰:聪明圣知,守之以愚;功被天下,守之以让;勇力抚世,守之以怯,富有四海,守之以谦:此所谓挹而损之之道也。”  (Xunzi, 28.1 宥坐)

Confucius alla visiter le temple des ancêtres du duc Huan de Lu (鲁桓公). Il y avait là un vase incliné. « À quoi sert ce vase ? » demanda Confucius au gardien. « Je crois, répondit celui-ci, que c’est un vase que l’on place à droite du siège d’honneur. » - «  J’ai entendu dire, répliqua Confucius, que de tels vases sont inclinés quand ils sont vides, qu’ils se redressent quand ils sont à moitié pleins, et qu’ils se renversent lorsqu’ils sont remplis. » Et, se tournant vers ses disciples, il leur demanda d’y verser de l’eau. Les disciples le firent après être allés en chercher et en effet, le vase, à moitié plein, se redressa, et plein se renversa ; puis, une fois vide, il s’inclina de nouveau. Le maître dit alors en soupirant : « Ah, comment faire pour être empli sans verser ? »

Zilu demanda alors : « Pourrais-je demander s’il y a un moyen d’atteindre la plénitude sans rien en déverser ? » Confucius lui répondit : « Ceux dotés d’intelligence et de sagesse doivent les préserver par une apparence de stupidité ; ceux dont resplendit le mérite de par le monde doivent le préserver en affectant l’effacement ; ceux qui ont de la bravoure et de la force doivent affecter des dehors pusillanimes et la plus grande richesse ne se peut préserver que sous des apparences d’humilité. Telle est la voie toute de simplicité que l’on dit « déverser pour diminuer ».

 

 

Les vases rituels dans le film de Fei Mu

 

 

3.       La rencontre de Jiagu 夹谷之会  entre les ducs Ding de Lu et Jing de Qi

 

Cet épisode (que l’on retrouve dans le film de Hu Mei) se passe au début de l’éphémère carrière officielle de Confucius dans son État natal de Lu ( ). Après près de deux siècles de luttes intestines, le pouvoir effectif est aux mains de trois familles : Shusun (叔孫), Jisun (季孫) et Mengsun (孟孫), appelées « les Trois Huan » (三桓) car leurs chefs étaient des descendants du duc Huan (魯桓公) monté sur le trône en – 712. C’est à partir de son règne que se stabilise plus ou moins le pouvoir, et sa succession.

 

Confucius est né sous le règne du duc Xiang (魯襄公), dont le successeur, le duc Zhao (魯昭公), pris dans un conflit avec l’un des membres de la famille Jisun, est obligé de fuir dans l’État voisin de Qi ( ), ce qui provoque de nouvelles tensions entre les deux États. Finalement, le duc Zhao meurt en prison, et c’est son jeune frère, le prince Song (), qui lui succède, en 510, devenant le duc Ding (魯定公). Sous son règne, le pouvoir de la famille Ji décline. Le chef du clan Ji Huanzi (季桓子) est en lutte contre Gongshan Buniu (公山不狃). Celui-ci s’allie alors avec Yang Huo (阳货) – dit Yang Hu (陽虎) – pour fomenter une rébellion avec l’aide de Qi qui a installé Yang Hu sur des territoires pris à Lu. Leur objectif est d’éliminer les chefs des trois familles pour les remplacer par des fils de concubines qui leur soient fidèles. Finalement, en – 501, la 9e année du règne du duc Ding, les trois familles font front commun, Yang Hu est vaincu et s’enfuit à Qi.

 

Bien que sans attaches nobiliaires, Confucius a été nommé ministre par le duc Ding, et promu deux fois. C’est alors qu’il intervient dans la lutte entre les deux États et remporte une victoire essentiellement diplomatique à la rencontre « au sommet » à Jiagu (夹谷之会), à la frontière entre Lu et Qi – rencontre proposée par Qi pour sceller une alliance, mais en fait pour faire tomber le duc Ding dans un piège et l’éliminer.

 

Cela se passe en 500 avant JC (10e année du règne du duc Ding). Selon Sima Qian, un autel de terre avait été élevé sur trois étages et les deux parties se rencontrent au sommet selon les rites. Après un premier discours où sont esquissés les termes du pacte prévoyant assistance mutuelle en cas d’agression, le maître des cérémonies fait venir des musiciens et des danseurs « des quatre directions » qui arrivent dans des clameurs et un tumulte de lances et sabres. Sur quoi Confucius s’avance pour protester : «  Nos deux souverains se rencontrent pour sceller un traité d’amitié, pourquoi cette musique des barbares Yi et Di [3] ? C’est contraire aux prescriptions rituelles. » Le duc Jing, dit Sima Qian, eut honte et leur fit signe de partir.

 

 

Les « barbares Yi et Di » à Jiagu dans le film de Fei Mu

 

 

Alors le maître de cérémonie propose un intermède de musique « du palais ». S’avance alors un groupe de bouffons accompagnés d’un nain. De nouveau, Confucius s’avance pour protester : « Ce sont là des procédés indignes, qui demandent châtiment. » Les histrions sont éliminés sur le champ. Le duc Jing est impressionné. De retour au palais, il convoque ses ministres et leur reproche de l’avoir entraîné à offenser son adversaire par des manquements répétés aux règles de l’étiquette. « Dans ces conditions, lui est-il répondu, un homme de bien doit offrir ses excuses accompagnées d’un geste substantiel ». C’est ainsi que le duc Jing rendit au duc Ding les territoires de Lu qu’il avait précédemment envahis et annexés.

 

L’épisode se retrouve dans plusieurs autres textes avec des variantes, et en particulier dans les commentaires des « Annales des Printemps et Automnes » (《春秋》), et en particulier le Zuo Zhuan (《左传》)  où il est développé pour insister sur l’importance du rite lǐ (/), mais sans souligner le rôle de Confucius ni lui attribuer le succès final de l’entrevue. Dans le commentaire Guliang (榖梁传), sa demande de faire exécuter le bouffon est même justifiée par une présentation du personnage sous des dehors menaçants. Le devient principe d’ordre [4].

 

4.       La destruction des murailles des villes fortifiées des trois familles de Lu 堕三都

 

Pendant l’été de la 13e année du duc Ding, ensuite (- 497), après trois années en poste auprès du duc Ding, Confucius entreprend de réduire la puissance des trois familles en s’attaquant à leurs bastions, toujours sous l’angle des règles rituelles comme principe d’autorité : « Vos sujets, dit-il au duc, ne devraient pas avoir de stocks de munitions ; les grandes familles ne devaient pas avoir des villes fortifiées dont les murailles dépassent cent zhi. » [5]. Sur les conseils de Confucius, Zilu est nommé intendant de la famille Ji et se prépare à faire raser les murailles des trois villes de Fei (費邑) du clan Ji, Cheng (郕邑) du clan Meng, et Hou (郈邑) du clan Shu. Le clan Shu fait raser les murailles de Hou (). Mais les autres familles ne suivent pas.

 

Gongshan Buniu – nommé Gongshan Forao (公山弗扰) dans le Lunyu - se replie dans la ville de Fei (). Selon Sima Qian, il aurait demandé l’aide de Confucius qui, hésitant à aller le rejoindre, aurait dit à Zilu qui s’en offusquait : « Les rois Wen et Wu ont commencé à Feng et à Hao avant de devenir rois. Fei est certes un tout petit territoire, mais … ne pourrais-je pas en faire un autre empire Zhou à l’est ? ». On trouve cette mention dans les « Entretiens » (Lunyu 17.5 如有用我者,吾其为东周乎?) où Sima Qian a sans doute puisé. Elle a suscité de vives controverses. Le néo-confucéen Cheng Yi (程頤) – comme Zhu Xi - a défendu la démarche de Confucius pour des raisons pratiques (faire prévaloir le bien, même en soutenant un rebelle au départ), mais en ajoutant que finalement Confucius n’est pas parti rejoindre Gongshan Buniu car il a réalisé qu’il ne pourrait pas lui faire corriger ses erreurs. Dans le Shuoyuan (《說苑/说苑》), toute référence précise est omise, et la démarche de Confucius est justifiée par le chaos dans lequel il vivait…

 

Gongshan Buniu, allié à Shusun Zhe, mène ensuite une attaque surprise sur la capitale Qufu. Mais, les trois clans s’étant ralliés au duc Ding, ils sont vaincus et obligés de s’enfuir à Qi, après quoi les murailles de Fei sont détruites. Mais Gongliang Chufu, le magistrat de Cheng, s’oppose à la destruction des murailles de la dernière ville car, outre le fait qu’elle sont une protection pour le clan Meng, elles sont aussi une protection frontalière de Lu contre une attaque de Qi, au sud. Finalement, les murailles ne sont pas détruites.

 

C’est un échec pour Confucius. Il perd la confiance du duc qui doit faire des compromis pour sa survie. En outre, inquiets des initiatives de Confucius, les conseillers du duc Jing de Qi lui proposent un stratagème pour le contrer : envoyer un contingent de femmes pour séduire le duc Ding. Stratagème qui réussit car le duc ne s’occupe plus des affaires de l’État pendant trois jours, allant jusqu’à omettre de distribuer la viande des sacrifices. Ce grave manquement aux rites – c’est-à-dire à l’ordre - incite Confucius à partir.

 

C’est ainsi que, en – 497, Confucius part pour Wei, dit Sima Qian.

 

5.       Attaqués à Kuang (), affamés à Cai ()

 

Ces deux épisodes sont censés souligner la sérénité inaltérable de Confucius, même dans les pires difficultés. Ils sont illustrés dans le film de Fei Mu comme dans celui de Hu Mei.

 

 

Carte des États de la plaine centrale à la fin des

Printemps et automnes (vers le 5e siècle avant JC

 

 

a)  En – 496, après un bref séjour à Wei, où il est victime de rumeurs malveillantes, Confucius repart pour l’État de Chen (/), plus au sud. En passant à Kuang (), il est pris pour Yang Hu (auquel il ressemblait, dit-on). Or, le petit État de Zheng (), entre Wei et Chen, avait été envahi par des forces armées de Lu en – 504, Yang Hu était aux commandes et avait terrorisé la population de Kuang. Confucius est donc attaqué par la population, incarcéré pendant cinq jours et menacé de mort (zǐ wèi yú kuāng子畏于匡Lunyu 9.5). Les disciples sont terrorisés, mais Confucius les rassure :

文王既没,文不在兹乎?… 天之未丧斯文也,匡人其如予何?

Le roi Wen est mort, mais sa culture [, celle des Zhou] ne vit-elle pas en moi ?

Si telle est la volonté du ciel, qu’ai-je à craindre des gens de Kuang ?

 

On retrouve la même foi inébranlable dans son destin dans un autre épisode célèbre, illustré par les deux films, qui apparaît comme une variante du précédent. C’est alors que Confucius est de passage dans l’État de Song et qu’il enseigne sous un arbre que le ministre de la guerre Huan Tui (桓魋) le chasse en faisant couper l’arbre sous lequel il se trouve. Là encore les disciples effrayés l’engagent à fuir, mais Confucius ne se trouble pas :

天生德于予,桓魋其如予何?” Lunyu 7.23

Le Ciel m’a conféré la vertu (de ), que peut bien me faire un Huan Tui ?

 

 

Confucius à Song enseignant sous l’arbre (film de Fei Mu) [6]

 

 

b) Confucius reste trois ans à Chen. C’était une sorte d’État-tampon que, pendant longtemps, les États de Jin () au nord et de Chu () au sud, lutant pour la suprématie, ont attaqué à tour de rôle. Jin était l’une des puissances importantes au 7e siècle ; c’est le premier des cinq « hégémons » (wǔ bà 五霸), après sa victoire sur Chu à Chengpu, en – 632. Mais ensuite, la rivalité s’est déplacée vers le sud, entre Wu et Chu. L’État de Cai devient alors au centre des enjeux, avec demande de transfert de la capitale, avec les habitants, sur le territoire de Wu. Cet épisode dramatique se termine par l’assassinat du duc Zhao de Cai, responsable du transfert d’allégeance, et finalement par l’invasion de Cai par Chu, en – 490.

 

C’est dans ce contexte qu’intervient l’épisode de Confucius à Cai, tel qu’il est brièvement rapporté dans le Lunyu et développé par Sima Qian.

          在陈绝粮,从者病,莫能兴。子路愠见曰:君子亦有穷乎?

子曰:君子固穷,小人穷斯滥矣。”    Lunyu 15-2

À Chen, leurs provisions épuisées, les disciples tombèrent malades, épuisés au point de ne pouvoir se lever. Zilu exprima son indignation : « L’homme supérieur (junzi 君子) doit-il avoir à endurer autant de privations ? » - « L’homme supérieur reste droit au milieu des privations (qióng), répondit Confucius, mais l’homme de peu dans ces conditions perd toute réserve. »

 

 

Confucius à Cai avec ses disciples Zigong et Zilu dans le film de Fei Mu

 

 

L’épisode a fait couler beaucoup d’encre. D’après les Annales des Printemps et automnes et le Zuozhuan, Wu a attaqué Chen en – 489 ; dans ces conditions, on peut imaginer que les combats aient fait des ravages et incité la population à fuir. Dans son « Confucius », c’est ainsi que Yasushi Inoué explique que Confucius et ses disciples se soient retrouvés à court de vivres [7] : ils ont traversé une zone dévastée par les combats, où les villages avaient été abandonnés. Il semble peu plausible que les ministres de Chen et de Cai, dans ces circonstances, se soient ligués pour réduire Confucius à la famine, sous le prétexte de l’empêcher d’aller jusqu’à Chu. Quoi qu’il en soit, l’épisode sert à souligner le calme de Confucius qui continue à jouer du guqin (古琴) et à chanter.

 

Dans le Xunzi, l’épisode est longuement développé sur un double thème : d’une part les vicissitudes de l’existence comme tests, nécessaires, de la nature morale de l’ homme, et d’autre part le facteur du moment propice. Alors que les disciples se désolent en déplorant que la vertu ne soit pas reconnue, Confucius leur répond en leur donnant des exemples illustres d’hommes dont la valeur n’a pas été reconnue : pourquoi devrais-je être le seul dans ce cas ? Puis il leur donne une leçon de morale, politique et personnelle :

君子之学,非为通也,为穷而不困,忧而意不衰也,

L’homme supérieur n’étudie pas en vue de la seule réussite mais reste impavide dans l’adversité, maintenant sa résolution en dépit de son affliction…

夫贤不肖者,材也;为不为者,人也;遇不遇者,时也;死生者,命也。今有其人,不遇其时,虽贤,其能行乎?苟遇其时,何难之有!故君子博学深谋,修身端行,以俟其时。

(Xunzi, 28, 8 宥坐)

Qu’un homme ait de la valeur ou non dépend de ses capacités ; agir ou ne pas agir dépend de lui ; en revanche, être reconnu ou non dépend du moment [propice] (shí ), de même que la vie et la mort dépendent du destin (mìng ). Alors, s’il ne rencontre pas de moment favorable, l’homme de valeur peut-il malgré tout mettre ses principes en pratique ? Il n’y aura pas de difficultés quand il aura trouvé le moment favorable. Donc l’homme supérieur doit poursuivre des études approfondies, continuer à se cultiver en adoptant une conduite droite et sans faute, dans l’attente du moment qui lui sera propice.

 

On pourrait rapprocher cet épisode de la traversée du désert dans la tradition chrétienne, mais mieux : dans le film de Fei Mu, l’épisode est illustré par une longue séquence hiératique qui rappelle l’épisode du Jardin des oliviers dans la Bible.

[Dans le film de Hu Mei, en revanche, il est traité en mélodrame, avec à la fin une scène totalement inventée : celle du partage du bouillon.]

 

6.       La rencontre de Confucius avec Nan Zi 《子见南子》et la mort de Zilu

 

a) La rencontre de Confucius avec la célèbre Nan Zi (南子), épouse du duc Ling de Wei (衛靈公/卫灵公), est évoquée laconiquement dans les « Entretiens » :

         子见南子,子路不说。夫子矢之曰:予所否者,天厌之!天厌之!”   Lunyu, 6, 28 雍也.

Le Maître ayant rendu visite à Nan Zi, Zilu s’en offusqua. Sur quoi le Maître lui déclara : « Si j’ai manqué aux règles, que le Ciel me maudisse ! que le Ciel me maudisse ! »

 

Sima Qian élabore quelque peu cette histoire qui, dans sa biographie, se situe aussitôt après l’épisode de Kuang, c’est-à-dire en – 496. Environ un mois après avoir quitté Kuang, Confucius revient à Wei. L’épouse du duc, Nan Zi, envoie un messager à Confucius pour lui dire : « Tous ceux qui souhaitent rencontrer notre souverain pour renouveler leur relations d’amitié ne manquent pas de demander audience à son humble épouse. Elle désirerait vous rencontrer. » Confucius voulut refuser mais, ne trouvant pas d’échappatoire, fut donc bien obligé de se rendre à l’invitation. Nan Zi resta derrière les tentures de chanvre finement tissées. Confucius, tourné vers le nord, se prosterna front contre terre. Nan Zi se prosterna deux fois derrière les tentures, « les pendants de jade à sa ceinture émettant un son mélodieux ». Confucius pourra dire plus tard qu’il avait parfaitement respecté les règles.

 

Le film de Fei Mu est conforme au récit sobre de Sima Qian, élaboré à partir du Lunyu. L’attitude de Nan Zi est celle d’un hommage à celui dont elle a entendu parler comme d’un « saint ».

(En revanche, dans le film de Hu Mei, la rencontre est interprétée comme une véritable scène de séduction, le personnage de Nan Zi étant représenté de manière quelque peu caricaturale, plus proche de la femme fatale telle qu’elle apparaît au chapitre 7, « Favorites dépravées » (Niè   孽嬖), des « Biographies de femmes exemplaires » (Lienü zhuan《列女傳/列女传》) – recueil de biographies compilé par Liu Xiang (劉向/刘向) sous la dynastie des Han, vers 18 avant JC, qui a servi de manuel pour l’éducation morale des femmes pendant toute la période impériale. C’est à ce même Liu Xiang qu’est par ailleurs attribuée la paternité de la plupart des formes canoniques des textes confucéens).

 

b) Mais Nan Zi sera indirectement responsable de la mort de Zilu, autre scène difficile à comprendre dans le film de Fei Mu.

 

Originaire de l’État de Song (), Nan Zi avait une réputation scandaleuse, car, selon les rumeurs, elle aurait eu une liaison avec le fils du duc Ping de Song (宋平公) dont on disait aussi qu’elle était la fille, ce qui impliquait une relation incestueuse. Elle avait donc quitté Song pour épouser le duc Ling de Wei, et celui-ci ne s’intéressant pas aux affaires de l’État, elle était réputée gouverner de fait à sa place. En – 497, le ministre Gongshu Shu (公叔戌) avait tenté de la faire renvoyer, mais elle l’avait accusé de fomenter un complot, le duc s’était rangé à ses côtés et Gongshu Shu s’était enfui à Lu.

 

Plus tard, elle fut l’objet d’une tentative d’assassinat par le fils aîné du duc, Kuǎikui (蒯聵), qui dut lui aussi partir en exil. Kuaikui était l’héritier du trône, mais il était né d’une concubine. À la mort du duc Ping, Nan Zi tenta d’introniser le prince Yǐng (公子郢), mais celui-ci refusa et recommanda à sa place le fils de son frère exilé, Zhé (), qui succéda donc brièvement au duc Ling comme duc Chu de Wei (衛出公). Mais son père Kuaikui tenta de récupérer le trône avec l’aide de duc de Qi. Finalement, le père déposa son fils en – 480 et fit assassiner Nan Zi.

 

Zilu se trouva impliqué dans ce conflit car il était alors intendant de Kong Kui (孔悝), dont Kuaikui était l’oncle maternel. Lorsque celui-ci complota pour revenir au pouvoir, il força Kong Kui à lui venir en aide. Fidèle à son maître, Zilu se précipita pour assister le duc Chu, mais il fut tué par les hommes de Kuaikui. D’après le récit de Sima Qian, pendant ce combat, l’attache qui retenait la coiffe de Zilu fut tranchée ; au moment de mourir, il la rattacha pour mourir en véritable junzi, dans les règles de convenance les plus parfaites.

 

 

Zilu réajustant sa coiffe au moment de mourir

 

 

 

[Recherches effectuées pour la présentation comparée des « Confucius » de Fei Mu et de Hu Mei le 27 mars 2026 à l’ENS, dans le cadre du cycle littérature et cinéma 2025-2026]

 

 


 


[1] De même que celui de Hu Mei (胡玫), mais dans une moindre mesure car le problème de ce film tient plutôt à la distance prise vis-à-vis des textes et de l’histoire pour en faire un film grand public véhiculant une image de Confucius conforme à l’idéologie promue par le pouvoir, à ses fins propres.

[2] Texte chinois en ligne, avec traduction en anglais de James Legge : https://ctext.org/shiji/kong-zi-shi-jia

   De même pour le Lunyu : https://ctext.org/analects/zhs

  Et les autres classiques confucéens (en caractères simplifiés) : https://ctext.org/confucianism/zhs

[3] Vraisemblablement des captifs.

[4] Voir Anne Cheng,  Histoire de la pensée chinoise, « Ordre et rite », p. 57.

[5] 臣無藏甲,大夫毋百雉之城。

[6] Ce qui n’est pas sans rappeler l’image du Buddha.

[7] Yasushi Inoué, Confucius, Livre de poche, 1992/1997.

 

     

 

 

 
     
     
     
     
     
     
     
     

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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