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Le « Confucius » de Fei
Mu :
I. Un film complexe,
fruit de recherches stylistiques, entre théâtre et cinéma
II. Quelques
scènes expliquées et commentées
par
Brigitte Duzan, 20 mars 2026
Le « Confucius »
(《孔夫子》)
de
Fei Mu (费穆)
nécessite une connaissance des événements qui ont marqué la
vie de Confucius pour comprendre certaines scènes : contexte
politique, intrigues, luttes de pouvoir et conflits armés ;
certaines autres sont l’illustration symbolique de sa
pensée. Dans les deux cas, le film est directement inspiré
des textes fondamentaux qui sont d’ailleurs cités
textuellement : les « Entretiens » (Lunyu
《論語/论语》)
et la biographie de Sima Qian (司馬遷/司马迁)
qui figure dans les « Mémoires historiques » (Shiji《史記/史记》[vol.
5, chap. 47 : la Maison héréditaire de Confucius《孔子世家》]).
1.
Le symbole
de la cloche au début et à la fin du film de Fei Mu
Le film de
Fei Mu commence, et finit, par l’image d’une cloche.
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La cloche
au début du film de Fei Mu |
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Cette
cloche est le symbole de Confucius et de son enseignement.
C’est Confucius lui-même qui se comparait à une « cloche de
bois » (mù duó木铎),
car dans la Chine ancienne, comme il est dit dans les
« Rites des Zhou » (Zhouli《周禮/周礼》),
ces cloches étaient frappées pour annoncer au peuple la
proclamation d’un édit impérial. Les cloches de bois étaient
frappées pour les affaires civiles, les cloches de métal
pour les affaires militaires.
On la
trouve dans une anecdote du Lunyu : Confucius étant
toujours bredouille dans sa quête d’un emploi, les disciples
s’en attristaient ; en passant dans la ville de Yi, le
responsable local des bornages (仪封人)
qui avait demandé à rencontrer le Maître leur dit ensuite :
“何患于丧乎?天下之无道也久矣,天将以夫子为木铎。” Lunyu,
3.24
« Pourquoi
vous affliger de voir votre Maître sans emploi ? Cela fait
longtemps que l’empire a perdu la Voie. Le Ciel pourra se
servir du Maître comme d’une cloche de bois [pour ramener
les hommes dans le droit chemin] »
Cette
cloche a été un temps le symbole du journalisme. Elle est
devenue en 1916 l’emblème de
l’Université normale de Pékin (北京师范大学),
modernisé plusieurs fois, la dernière en 2002.
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La cloche
sur le campus de
l’université normale de Pékin |
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2.
Autre
symbole : les vases rituels inclinés
Il s’agit
d’une anecdote qui est en fait tirée du Xunzi et qui
se rattache à la visite faite par Confucius à Zhou pour
s’enquérir des rites, avec l’assentiment du duc de Lu qui
lui fournit un chariot et un cocher, Nangong Jingshu (南宮敬叔).
C’est au cours de cette visite que Confucius aurait
rencontré Laozi (à ce qu’on dit, yún
雲/云,
dit Sima Qian), car il était archiviste à Zhou. Tout le
contexte a donc trait à la recherche des rites et de la
« voie » ; les vases inclinés en sont un exemple :
孔子观于鲁桓公之庙,有欹器焉,孔子问于守庙者曰:“此为何器?”守庙者曰:“此盖为宥坐之器,”孔子曰:“吾闻宥坐之器者,虚则欹,中则正,满则覆。”孔子顾谓弟子曰:“注水焉。”弟子挹水而注之。中而正,满而覆,虚而欹,孔子喟然而叹曰:“吁!恶有满而不覆者哉!”子路曰:“敢问持满有道乎?”孔子曰:“聪明圣知,守之以愚;功被天下,守之以让;勇力抚世,守之以怯,富有四海,守之以谦:此所谓挹而损之之道也。”
(Xunzi,
28.1
宥坐)
Confucius
alla visiter le temple des ancêtres du duc Huan de Lu (鲁桓公).
Il y avait là un vase incliné. « À quoi sert ce vase ? »
demanda Confucius au gardien. « Je crois, répondit celui-ci,
que c’est un vase que l’on place à droite du siège
d’honneur. » - « J’ai entendu dire, répliqua Confucius, que
de tels vases sont inclinés quand ils sont vides, qu’ils se
redressent quand ils sont à moitié pleins, et qu’ils se
renversent lorsqu’ils sont remplis. » Et, se tournant vers
ses disciples, il leur demanda d’y verser de l’eau. Les
disciples le firent après être allés en chercher et en
effet, le vase, à moitié plein, se redressa, et plein se
renversa ; puis, une fois vide, il s’inclina de nouveau. Le
maître dit alors en soupirant : « Ah, comment faire pour
être empli sans verser ? »
Zilu
demanda alors : « Pourrais-je demander s’il y a un moyen
d’atteindre la plénitude sans rien en déverser ? » Confucius
lui répondit : « Ceux dotés d’intelligence et de sagesse
doivent les préserver par une apparence de stupidité ; ceux
dont resplendit le mérite de par le monde doivent le
préserver en affectant l’effacement ; ceux qui ont de la
bravoure et de la force doivent affecter des dehors
pusillanimes et la plus grande richesse ne se peut préserver
que sous des apparences d’humilité. Telle est la voie toute
de simplicité que l’on dit « déverser pour diminuer ».
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Les vases
rituels dans le film de Fei Mu |
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3.
La
rencontre de Jiagu
夹谷之会 entre
les ducs Ding de Lu et Jing de Qi
Cet
épisode (que l’on retrouve dans le film de Hu Mei) se passe
au début de l’éphémère carrière officielle de Confucius dans
son État natal de Lu (Lǔ
魯).
Après près de deux siècles de luttes intestines, le pouvoir
effectif est aux mains de trois familles : Shusun (叔孫),
Jisun (季孫)
et Mengsun (孟孫),
appelées « les Trois Huan » (三桓)
car leurs chefs étaient des descendants du duc Huan (魯桓公)
monté sur le trône en – 712. C’est à partir de son règne que
se stabilise plus ou moins le pouvoir, et sa succession.
Confucius
est né sous le règne du duc Xiang (魯襄公),
dont le successeur, le duc Zhao (魯昭公),
pris dans un conflit avec l’un des membres de la famille
Jisun, est obligé de fuir dans l’État voisin de Qi (Qí
斉),
ce qui provoque de nouvelles tensions entre les deux États.
Finalement, le duc Zhao meurt en prison, et c’est son jeune
frère, le prince Song (宋),
qui lui succède, en 510, devenant le duc Ding (魯定公).
Sous son règne, le pouvoir de la famille Ji décline. Le chef
du clan Ji Huanzi (季桓子)
est en lutte contre Gongshan Buniu (公山不狃).
Celui-ci s’allie alors avec Yang Huo (阳货)
– dit Yang Hu (陽虎)
– pour fomenter une rébellion avec l’aide de Qi qui a
installé Yang Hu sur des territoires pris à Lu. Leur
objectif est d’éliminer les chefs des trois familles pour
les remplacer par des fils de concubines qui leur soient
fidèles. Finalement, en – 501, la 9e année du
règne du duc Ding, les trois familles font front commun,
Yang Hu est vaincu et s’enfuit à Qi.
Bien que
sans attaches nobiliaires, Confucius a été nommé ministre
par le duc Ding, et promu deux fois. C’est alors qu’il
intervient dans la lutte entre les deux États et remporte
une victoire essentiellement diplomatique à la rencontre
« au sommet » à Jiagu (夹谷之会),
à la frontière entre Lu et Qi – rencontre proposée par Qi
pour sceller une alliance, mais en fait pour faire tomber le
duc Ding dans un piège et l’éliminer.
Cela se
passe en 500 avant JC (10e année du règne du duc
Ding). Selon Sima Qian, un autel de terre avait été élevé
sur trois étages et les deux parties se rencontrent au
sommet selon les rites. Après un premier discours où sont
esquissés les termes du pacte prévoyant assistance mutuelle
en cas d’agression, le maître des cérémonies fait venir des
musiciens et des danseurs « des quatre directions » qui
arrivent dans des clameurs et un tumulte de lances et
sabres. Sur quoi Confucius s’avance pour protester : « Nos
deux souverains se rencontrent pour sceller un traité
d’amitié, pourquoi cette musique des barbares Yi et Di ? C’est
contraire aux prescriptions rituelles. » Le duc Jing, dit
Sima Qian, eut honte et leur fit signe de partir.
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Les
« barbares Yi et Di » à Jiagu dans le film de Fei Mu |
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Alors le
maître de cérémonie propose un intermède de musique « du
palais ». S’avance alors un groupe de bouffons accompagnés
d’un nain. De nouveau, Confucius s’avance pour
protester : « Ce sont là des procédés indignes, qui
demandent châtiment. » Les histrions sont éliminés sur le
champ. Le duc Jing est impressionné. De retour au palais, il
convoque ses ministres et leur reproche de l’avoir entraîné
à offenser son adversaire par des manquements répétés aux
règles de l’étiquette. « Dans ces conditions, lui est-il
répondu, un homme de bien doit offrir ses excuses
accompagnées d’un geste substantiel ». C’est ainsi que le
duc Jing rendit au duc Ding les territoires de Lu qu’il
avait précédemment envahis et annexés.
L’épisode
se retrouve dans plusieurs autres textes avec des variantes,
et en particulier dans les commentaires des
« Annales des Printemps et Automnes » (《春秋》),
et en particulier
le
Zuo Zhuan (《左传》)
où il est développé pour insister sur l’importance du rite
lǐ (礼/禮),
mais sans souligner le rôle de Confucius ni lui attribuer le
succès final de l’entrevue. Dans le commentaire Guliang
(榖梁传),
sa demande de faire exécuter le bouffon est même justifiée
par une présentation du personnage sous des dehors
menaçants. Le lǐ devient principe d’ordre
.
4.
La
destruction des murailles des villes fortifiées des trois
familles de Lu
堕三都
Pendant
l’été de la 13e année du duc Ding, ensuite (- 497), après
trois années en poste auprès du duc Ding, Confucius
entreprend de réduire la puissance des trois familles en
s’attaquant à leurs bastions, toujours sous l’angle des
règles rituelles comme principe d’autorité : « Vos sujets,
dit-il au duc, ne devraient pas avoir de stocks de
munitions ; les grandes familles ne devaient pas avoir des
villes fortifiées dont les murailles dépassent cent zhi. »
.
Sur les conseils de Confucius, Zilu est nommé intendant de
la famille Ji et se prépare à faire raser les murailles des
trois villes de Fei (費邑)
du clan Ji, Cheng (郕邑)
du clan Meng, et Hou (郈邑)
du clan Shu. Le clan Shu fait raser les murailles de Hou (郈).
Mais les autres familles ne suivent pas.
Gongshan
Buniu – nommé Gongshan Forao (公山弗扰)
dans le Lunyu - se replie dans la ville de Fei (费).
Selon Sima Qian, il aurait demandé l’aide de Confucius qui,
hésitant à aller le rejoindre, aurait dit à Zilu qui s’en
offusquait : « Les rois Wen et Wu ont commencé à Feng et à
Hao avant de devenir rois. Fei est certes un tout petit
territoire, mais … ne pourrais-je pas en faire un autre
empire Zhou à l’est ? ». On trouve cette mention dans
les « Entretiens » (Lunyu
17.5
如有用我者,吾其为东周乎?)
où Sima Qian a sans doute puisé. Elle a suscité de vives
controverses. Le néo-confucéen Cheng Yi (程頤)
– comme Zhu Xi - a défendu la démarche de Confucius pour des
raisons pratiques (faire prévaloir le bien, même en
soutenant un rebelle au départ), mais en ajoutant que
finalement Confucius n’est pas parti rejoindre Gongshan
Buniu car il a réalisé qu’il ne pourrait pas lui faire
corriger ses erreurs. Dans le Shuoyuan (《說苑/说苑》),
toute référence précise est omise, et la démarche de
Confucius est justifiée par le chaos dans lequel il vivait…
Gongshan
Buniu, allié à Shusun Zhe, mène ensuite une attaque surprise
sur la capitale Qufu. Mais, les trois clans s’étant ralliés
au duc Ding, ils sont vaincus et obligés de s’enfuir à Qi,
après quoi les murailles de Fei sont détruites. Mais
Gongliang Chufu, le magistrat de Cheng, s’oppose à la
destruction des murailles de la dernière ville car, outre le
fait qu’elle sont une protection pour le clan Meng, elles
sont aussi une protection frontalière de Lu contre une
attaque de Qi, au sud. Finalement, les murailles ne sont pas
détruites.
C’est un
échec pour Confucius. Il perd la confiance du duc qui doit
faire des compromis pour sa survie. En outre, inquiets des
initiatives de Confucius, les conseillers du duc Jing de Qi
lui proposent un stratagème pour le contrer : envoyer un
contingent de femmes pour séduire le duc Ding. Stratagème
qui réussit car le duc ne s’occupe plus des affaires de
l’État pendant trois jours, allant jusqu’à omettre de
distribuer la viande des sacrifices. Ce grave manquement aux
rites – c’est-à-dire à l’ordre - incite Confucius à partir.
C’est
ainsi que, en – 497, Confucius part pour Wei, dit Sima Qian.
5.
Attaqués à
Kuang (匡),
affamés à Cai (蔡)
Ces deux
épisodes sont censés souligner la sérénité inaltérable de
Confucius, même dans les pires difficultés. Ils sont
illustrés dans le film de Fei Mu comme dans celui de Hu Mei.
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Carte des
États de la plaine centrale à la fin des
Printemps et
automnes (vers le 5e siècle avant JC |
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a) En –
496, après un bref séjour à Wei, où il est victime de
rumeurs malveillantes, Confucius repart pour l’État de Chen
(陳/陈),
plus au sud. En passant à Kuang (匡),
il est pris pour Yang Hu (auquel il ressemblait, dit-on).
Or, le petit État de Zheng (鄭),
entre Wei et Chen, avait été envahi par des forces armées de
Lu en – 504, Yang Hu était aux commandes et avait terrorisé
la population de Kuang. Confucius est donc attaqué par la
population, incarcéré pendant cinq jours et menacé de mort (zǐ
wèi yú kuāng子畏于匡, Lunyu 9.5).
Les disciples sont terrorisés, mais Confucius les rassure :
“文王既没,文不在兹乎?… 天之未丧斯文也,匡人其如予何?”
Le roi Wen
est mort, mais sa culture [文,
celle des Zhou] ne vit-elle pas en moi ?
Si telle
est la volonté du ciel, qu’ai-je à craindre des gens de
Kuang ?
On
retrouve la même foi inébranlable dans son destin dans un
autre épisode célèbre, illustré par les deux films, qui
apparaît comme une variante du précédent. C’est alors que
Confucius est de passage dans l’État de Song et qu’il
enseigne sous un arbre que le ministre de la guerre Huan Tui
(桓魋)
le chasse en faisant couper l’arbre sous lequel il se
trouve. Là encore les disciples effrayés l’engagent à fuir,
mais Confucius ne se trouble pas :
“天生德于予,桓魋其如予何?” Lunyu 7.23
Le Ciel
m’a conféré la vertu (de
德),
que peut bien me faire un Huan Tui ?
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Confucius à
Song enseignant sous l’arbre (film de Fei Mu)
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b)
Confucius reste trois ans à Chen. C’était une sorte
d’État-tampon que, pendant longtemps, les États de Jin (晉)
au nord et de Chu (楚)
au sud, lutant pour la suprématie, ont attaqué à tour de
rôle. Jin était l’une des puissances importantes au 7e
siècle ; c’est le premier des cinq « hégémons » (wǔ bà
五霸),
après sa victoire sur Chu à Chengpu, en – 632. Mais ensuite,
la rivalité s’est déplacée vers le sud, entre Wu et Chu.
L’État de Cai devient alors au centre des enjeux, avec
demande de transfert de la capitale, avec les habitants, sur
le territoire de Wu. Cet épisode dramatique se termine par
l’assassinat du duc Zhao de Cai, responsable du transfert
d’allégeance, et finalement par l’invasion de Cai par Chu,
en – 490.
C’est dans
ce contexte qu’intervient l’épisode de Confucius à Cai, tel
qu’il est brièvement rapporté dans le Lunyu et
développé par Sima Qian.
在陈绝粮,从者病,莫能兴。子路愠见曰:“君子亦有穷乎?”
子曰:“君子固穷,小人穷斯滥矣。”
Lunyu
15-2
À Chen,
leurs provisions épuisées, les disciples tombèrent malades,
épuisés au point de ne pouvoir se lever. Zilu exprima son
indignation : « L’homme supérieur (junzi
君子)
doit-il avoir à endurer autant de privations ? » - « L’homme
supérieur reste droit au milieu des privations (qióng穷),
répondit Confucius, mais l’homme de peu dans ces conditions
perd toute réserve. »
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Confucius
à Cai avec ses disciples Zigong et Zilu dans le film de Fei
Mu |
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L’épisode a
fait couler beaucoup d’encre. D’après les Annales des
Printemps et automnes et le Zuozhuan, Wu a attaqué
Chen en – 489 ; dans ces conditions, on peut imaginer que
les combats aient fait des ravages et incité la population à
fuir. Dans son « Confucius », c’est ainsi que Yasushi Inoué
explique que Confucius et ses disciples se soient retrouvés
à court de vivres
:
ils ont traversé une zone dévastée par les combats, où les
villages avaient été abandonnés. Il semble peu plausible que
les ministres de Chen et de Cai, dans ces circonstances, se
soient ligués pour réduire Confucius à la famine, sous le
prétexte de l’empêcher d’aller jusqu’à Chu. Quoi qu’il en
soit, l’épisode sert à souligner le calme de Confucius qui
continue à jouer du guqin (古琴)
et à chanter.
Dans le
Xunzi, l’épisode est longuement développé sur un double
thème : d’une part les vicissitudes de l’existence comme
tests, nécessaires, de la nature morale de l’ homme, et
d’autre part le facteur du moment propice. Alors que les
disciples se désolent en déplorant que la vertu ne soit pas
reconnue, Confucius leur répond en leur donnant des exemples
illustres d’hommes dont la valeur n’a pas été reconnue :
pourquoi devrais-je être le seul dans ce cas ? Puis il leur
donne une leçon de morale, politique et personnelle :
君子之学,非为通也,为穷而不困,忧而意不衰也,…
。
L’homme
supérieur n’étudie pas en vue de la seule réussite mais
reste impavide dans l’adversité, maintenant sa résolution en
dépit de son affliction…
夫贤不肖者,材也;为不为者,人也;遇不遇者,时也;死生者,命也。今有其人,不遇其时,虽贤,其能行乎?苟遇其时,何难之有!故君子博学深谋,修身端行,以俟其时。”
(Xunzi,
28, 8
宥坐)
Qu’un
homme ait de la valeur ou non dépend de ses capacités ; agir
ou ne pas agir dépend de lui ; en revanche, être reconnu ou
non dépend du moment [propice] (shí
时),
de même que la vie et la mort dépendent du destin (mìng
命).
Alors, s’il ne rencontre pas de moment favorable, l’homme de
valeur peut-il malgré tout mettre ses principes en
pratique ? Il n’y aura pas de difficultés quand il aura
trouvé le moment favorable. Donc l’homme supérieur doit
poursuivre des études approfondies, continuer à se cultiver
en adoptant une conduite droite et sans faute, dans
l’attente du moment qui lui sera propice.
On
pourrait rapprocher cet épisode de la traversée du désert
dans la tradition chrétienne, mais mieux : dans le film de
Fei Mu, l’épisode est illustré par une longue séquence
hiératique qui rappelle l’épisode du Jardin des oliviers
dans la Bible.
[Dans le
film de Hu Mei, en revanche, il est traité en mélodrame,
avec à la fin une scène totalement inventée : celle du
partage du bouillon.]
6.
La
rencontre de Confucius avec Nan Zi
《子见南子》et
la mort de Zilu
a) La
rencontre de Confucius avec la célèbre Nan Zi (南子),
épouse du duc Ling de Wei (衛靈公/卫灵公),
est évoquée laconiquement dans les « Entretiens » :
子见南子,子路不说。夫子矢之曰:“予所否者,天厌之!天厌之!”
Lunyu,
6, 28
雍也.
Le Maître
ayant rendu visite à Nan Zi, Zilu s’en offusqua. Sur quoi le
Maître lui déclara : « Si j’ai manqué aux règles, que le
Ciel me maudisse ! que le Ciel me maudisse ! »
Sima Qian
élabore quelque peu cette histoire qui, dans sa biographie,
se situe aussitôt après l’épisode de Kuang, c’est-à-dire en
– 496. Environ un mois après avoir quitté Kuang, Confucius
revient à Wei. L’épouse du duc, Nan Zi, envoie un messager à
Confucius pour lui dire : « Tous ceux qui souhaitent
rencontrer notre souverain pour renouveler leur relations
d’amitié ne manquent pas de demander audience à son humble
épouse. Elle désirerait vous rencontrer. » Confucius voulut
refuser mais, ne trouvant pas d’échappatoire, fut donc bien
obligé de se rendre à l’invitation. Nan Zi resta derrière
les tentures de chanvre finement tissées. Confucius, tourné
vers le nord, se prosterna front contre terre. Nan Zi se
prosterna deux fois derrière les tentures, « les pendants de
jade à sa ceinture émettant un son mélodieux ». Confucius
pourra dire plus tard qu’il avait parfaitement respecté les
règles.
Le film de
Fei Mu est conforme au récit sobre de Sima Qian, élaboré à
partir du Lunyu. L’attitude de Nan Zi est celle d’un
hommage à celui dont elle a entendu parler comme d’un
« saint ».
(En
revanche, dans le film de Hu Mei, la rencontre est
interprétée comme une véritable scène de séduction, le
personnage de Nan Zi étant représenté de manière quelque peu
caricaturale, plus proche de la femme fatale telle qu’elle
apparaît au chapitre 7, « Favorites dépravées » (Niè
bì
孽嬖),
des « Biographies de femmes exemplaires » (Lienü zhuan《列女傳/列女传》)
– recueil de biographies compilé par Liu Xiang (劉向/刘向)
sous la dynastie des Han, vers 18 avant JC, qui a servi de
manuel pour l’éducation morale des femmes pendant toute la
période impériale. C’est à ce même Liu Xiang qu’est par
ailleurs attribuée la paternité de la plupart des formes
canoniques des textes confucéens).
b) Mais
Nan Zi sera indirectement responsable de la mort de Zilu,
autre scène difficile à comprendre dans le film de Fei Mu.
Originaire
de l’État de Song (宋),
Nan Zi avait une réputation scandaleuse, car, selon les
rumeurs, elle aurait eu une liaison avec le fils du duc Ping
de Song (宋平公)
dont on disait aussi qu’elle était la fille, ce qui
impliquait une relation incestueuse. Elle avait donc quitté
Song pour épouser le duc Ling de Wei, et celui-ci ne
s’intéressant pas aux affaires de l’État, elle était réputée
gouverner de fait à sa place. En – 497, le ministre Gongshu
Shu (公叔戌)
avait tenté de la faire renvoyer, mais elle l’avait accusé
de fomenter un complot, le duc s’était rangé à ses côtés et
Gongshu Shu s’était enfui à Lu.
Plus tard,
elle fut l’objet d’une tentative d’assassinat par le fils
aîné du duc, Kuǎikui (蒯聵),
qui dut lui aussi partir en exil. Kuaikui était l’héritier
du trône, mais il était né d’une concubine. À la mort du duc
Ping, Nan Zi tenta d’introniser le prince Yǐng (公子郢),
mais celui-ci refusa et recommanda à sa place le fils de son
frère exilé, Zhé (輒),
qui succéda donc brièvement au duc Ling comme duc Chu de Wei
(衛出公).
Mais son père Kuaikui tenta de récupérer le trône avec
l’aide de duc de Qi. Finalement, le père déposa son fils en
– 480 et fit assassiner Nan Zi.
Zilu se
trouva impliqué dans ce conflit car il était alors intendant
de Kong Kui (孔悝),
dont Kuaikui était l’oncle maternel. Lorsque celui-ci
complota pour revenir au pouvoir, il força Kong Kui à lui
venir en aide. Fidèle à son maître, Zilu se précipita pour
assister le duc Chu, mais il fut tué par les hommes de
Kuaikui. D’après le récit de Sima Qian, pendant ce combat,
l’attache qui retenait la coiffe de Zilu fut tranchée ; au
moment de mourir, il la rattacha pour mourir en véritable
junzi, dans les règles de convenance les plus parfaites.
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Zilu
réajustant sa coiffe au moment de mourir |
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[Recherches effectuées pour la présentation comparée des
« Confucius » de Fei Mu et de Hu Mei le 27 mars 2026 à
l’ENS, dans le cadre du
cycle littérature et cinéma
2025-2026]
De
même que
celui de Hu Mei (胡玫),
mais dans une moindre mesure car le problème de ce
film tient plutôt à la distance prise vis-à-vis des
textes et de l’histoire pour en faire un film grand
public véhiculant une image de Confucius conforme à
l’idéologie promue par le pouvoir, à ses fins
propres.
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