par Brigitte Duzan, 31 mai 2021, actualisé 3 juin 2026
Wang Yiqun
Née en
1977 dans le Henan, Wang Yichun (王一淳)
a un parcours inhabituel pour une jeune réalisatrice. Après
avoir obtenu un diplôme de français de l’Institut des
langues étrangères de Dalian (大连外国语大学法语专业),
elle a travaillé dans la publicité, le design et le
journalisme. Elle n’a jamais fait d’études de cinéma. Si
elle a réalisé son premier film, c’est poussée par le désir
de raconter des histoires qui lui tenaient à cœur, le cinéma
lui apparaissant comme la meilleure manière de le faire. Son
histoire est comme un conte de fées, avec quelques parrains
bienveillants sur le berceau, à commencer par le producteur
exécutif de son premier film,
Tang Danian (唐大年).
2015 : Premier film
Ce
premier film –
« What’s
in the Darkness » (《黑处有什么》)
– a été sélectionné en juillet 2015 au 9ème
festival FIRST de Xiningoù il a décroché le prix du meilleur réalisateur, en
l’occurrence la meilleure réalisatrice, avec le soutien de
Jiang Wen (姜文)
qui était président du jury et autre fée sur le berceau ;
puis le film est sorti sur les écrans en Chine en octobre
2016. Il a impressionné les critiques et les spectateurs
dans les autres festivals où il est passé, de la Berlinale
(section Generation) au festival du film asiatique de New
York en passant par celui de Shanghai.
What’s in the Darkness
Dix
ans de travail
Elle
l’a initialement conçu en mémoire de son père qui est décédé
en 2002. À ce moment-là, elle a commencé à écrire un roman,
puis a réalisé que ce serait trop long, et qu’elle ne le
finirait jamais. Il lui est alors apparu clairement que la
meilleure manière de raconter son histoire serait d’en faire
un film. Elle a alors entrepris de l’adapter en scénario.
Mais elle n’a pas trouvé de financement ; finalement elle
l’a donc financé elle-même, avec ses économies, au total
trois millions de yuans (un peu moins de 400 000 euros).
Tout le monde autour d’elle a cru qu’elle avait perdu la
tête. Le problème est que, après le tournage, elle n’avait
plus d’argent pour la post-production. Il lui a fallu encore
un an avant de pouvoir sortir le film. Le succès à Xining
lui a changé la vie.
L’écriture du scénario a donc duré dix ans. C’est un
témoignage personnel sur la vie en Chine au début des années
1990. Pendant ce temps-là, elle s’est mariée, a eu un enfant
et a donc dû interrompre son travail.
Or, beaucoup de choses ont changé pendant ces dix ans. Il y
a même eu des meurtres célèbres, au début des années 1990.
Mais beaucoup de gens ont tendance à idéaliser cette période
et à trouver que tout était mieux alors. Aussi a-t-elle
voulu montrer que le monde était bien aussi laid et aussi
dangereux qu’il l’est maintenant. Les gens étaient tout
autant victimes d’injustices, de torts et de préjudices,
mais sans avoir de moyens de le faire savoir.
Une
histoire personnelle
Le
personnage principal du film est une collégienne de quatorze
ans, Qu Jing (曲靖).
Le thème principal est l’éveil de la sexualité chez une
pré-adolescente. L’un des autres thèmes du film concerne la
relation entre le père et sa fille, qui est
autobiographique. Le film montre l’éveil d’une jeune pré-ado
dans un environnement fermé comme était celui des usines
d’Etat dans la Chine du début des années 1990. Wang Yiqun a
voulu souligner combien les relations père-fille étaient
alors tendues et dépourvues de toute tendresse,
contrairement à aujourd’hui. Le père de l’actrice qui
interprète le rôle de Qu Jing, par exemple, entoure sa fille
d’affection et la soutient dans sa carrière.
Le
scénario mêle la peinture d’une petite ville avec son usine
d’Etat au début des années 1990, et une intrigue inspirée de
crimes commis à l’époque – il y en a eu quelques-uns en
effet, qui sont devenus célèbres. Dans le film, il s’agit de
viols en série suivi de meurtres commis dans la zone de
l’usine aéronautique locale. En ce sens, « What’s in the
Darkness » a été comparé au film coréen sorti en 2003
« Memories of Murder » de Bong Joon-ho, histoire vraie des
premiers meurtres en série de l’histoire de la Corée qui ont
eu lieu entre 1986 et 1991. Mais, si les histoires se
ressemblent, le film de Wang Yiqun est construit autour de
thèmes qui lui sont propres.
Le
titre chinois fait référence aux « zones obscures » (黑处)
que l‘on voit dans le film : anciens abris anti-aériens,
endroits sauvages couverts de roseaux, autant de lieux où
pouvoir tuer et abandonner un corps. Mais le terme de « zone
obscure » est aussi une métaphore pour désigner le monde des
adultes vu à travers le regard d’une enfant : obscurité
faite de silence, d’ignorance et d’indifférence, mais aussi
de désirs tapis dans l’ombre.
Si le
film est sombre, il comporte des séquences pleines d’humour,
pour alléger un peu l’atmosphère, mais aussi pour faire
ressortir, par contraste, combien ce monde était cruel. La
maîtrise avec laquelle le film est mené a surpris pour un
premier film, réalisé par une jeune femme n’ayant aucune
formation cinématographique : un talent pur.
Une
excellente actrice
Les
interprètes sont tous bons, mais le succès du film repose
tout particulièrement sur le jeu de l’actrice principale, Su
Xiaotong (苏晓彤).
Son choix fait partie du soin mis dans la recherche du ton
juste, jusque dans les moindres détails.
Pour
son deuxième film, Wang Yichun avait deux idées de
scénario : l’un était la préquelle du premier, en remontant
à l’année 1983 quand Qu Jing avait sept ans ; l’autre
scénario était l’histoire d’un kidnapping d’enfant par sa
nounou, ce qui arrive de temps à autre en Chine.
Finalement c’est le second qu’elle a choisi. « L’enlèvement
de Mao Huhu » (《绑架毛乎乎》)
a été sélectionné au forum d’investissement du 22ème
festival de Shanghai et voté meilleur projet. Le film a été
tourné en 2020 à Pékin. Puis, après avoir été sélectionné et
projeté au festival FIRST de Xining en juillet 2023, il est
sorti en août 2025 sur les écrans chinois, avec pour titre
anglais « The Escaping Man » ou « The Kidnapping ».
The Kidnapping
C’est
encore l’histoire d’un repris de justice, Ren Shengli (任胜利),
qui sort de prison après avoir passé 23 ans sous les verrous
pour viol et tentatives répétées d’évasion et qui, sitôt
sorti, tente de renouer contact avec son ancienne petite
amie, Shi Junxia (石俊霞)
– encore, car on a vu fleurir ce genre de scénario en
Chine, ces derniers temps, mais c’est le plus souvent pour
dénoncer les difficultés de réinsertion des prisonniers
libérés[1].
Ici le propos est différent, tourné plutôt vers l’intrigue
policière, mais tout en gardant une forte tonalité de satire
sociale.
Ren
Shengli n’est pas spécialement bien accueilli dans le
village de Shi Junxia, mais réussit à avoir sa nouvelle
adresse, en ville, où elle travaille comme nounou d’un petit
garçon de six ans. La mère est une snobinarde insupportable
qui méprise la nounou venue de la campagne, ce qui pousse
celle-ci à proposer à son ex-taulard de kidnapper le gamin…
ce qui était sans compter avec la prodigieuse imagination de
l’enfant, véritable deus ex machina en l’occurrence.
Bien
que rien ne l’indique, cette intrigue rappelle beaucoup
l’histoire du zhongpian de Zhang
Yueran (张悦然)
« L’hôtel
du cygne » (《天鹅旅馆》),
avec une étude de caractères semblable, mais un dénouement
différent. Le film mérite certainement mieux que le quasi
silence qui a accompagné sa brève sortie en salles, ne
serait-ce que pour les principaux acteurs : Jiang Wu (姜武)
dans le rôle de Ren Shengli, Yan Ni (闫妮)
dans celui de la mère et Zeng Meihuizi (曾美慧孜)
dans celui de Shi Junxia, outre le jeune Zhang Boxin (张博鑫)
dans le rôle de Mao Huhu.