Accueil Actualités Réalisation
Scénario
Films Acteurs/Actrices Photo, Montage
Musique
Repères historiques Ressources documentaires
 
     
     
 

Metteurs en scène

 
 
 
     
 

Ai Xiaoming : après Jiabiangou, retour à Miaoxi

par Brigitte Duzan, 26 novembre 2025

 

Alors qu’elle terminait son travail sur Jiabiangou, Ai Xiaoming (艾晓明) a rencontré un chef d’entreprise du Sichuan qui avait été envoyé en camp de laogai à la fin des années 1950 et y avait passé 23 ans. Pendant de longues années ensuite, il avait édité une revue samizdat pour publier des souvenirs de détenus dans ces camps.

 

Les mémoires d’un ancien détenu

 

L’un d’eux, Niu Lihua (牛立华), a même écrit ses mémoires du camp où il avait passé vingt ans : la plantation de thé de Miaoxi (苗溪茶场). Le manuscrit était très long (1,5 millions de caractères) car Niu Lihua y parlait aussi de bien d’autres camps de laogai dont on a aujourd’hui plus ou moins oublié l’existence – dont, par exemple, le camp pour femmes de Shaping qui était aussi une immense plantation de thé (沙坪茶场)[1] ; il y racontait ses rencontres avec d’autres détenus, en particulier l’écrivaine Zhang Yihe (章诒和) qui a passé ses dix ans de détention dans le camp de Miaoxi, et l’écrivain et théoricien de la littérature Hu Feng (胡风) qui a été emprisonné à partir de 1955 et envoyé avec son épouse Mei Zhi (梅志) dans divers camps du Sichuan à partir de 1957. 

 

Ai Xiaoming a alors réduit le texte de ces mémoires à quelque 300 000 caractères et a lu cette version au téléphone à Niu Lihua qui était entretemps devenu aveugle et qui l’a approuvée. Le document a été publié en octobre 2022 à Taiwan sous le titre « Rêves brisés de Miaoxi » (《梦断苗溪》).

 

 

Rêves brisés de Miaoxi 《梦断苗溪》, Taipei 2022

(photo Boston Review of Books)

 

 

Par ailleurs, lors des jours fériés de la fête du 1er mai 2020, Ai Xiaoming est partie au Sichuan avec un appareil photo, en compagnie de deux descendants d’anciens détenus, sur les traces des sites et des personnages cités dans les mémoires de Niu Lihua. Elle en a fait un long article doublé d’un reportage photographique qu’elle a publié sur le site Boston Review of Books (波士頓書評) le 29 mai 2024, sous le titre : « Sur la route de Miaoxi – en lisant les mémoires de Niu Lihua "Rêves brisés de Miaoxi" » (通往苗溪之路 ——读牛立华回忆录《梦断苗溪》)[2].

 

Un reportage photo

 

Elle explique être partie du Xian autonome yi de Ebian (Ébiān yízú zìzhìxiàn 峨边彝族自治县) ), au sud-ouest du Sichuan (dans la préfecture de Leshan), pour remonter vers le nord, en terrain montagneux, vers les plantations de thé de Miaoxi, en passant par celles de Shaping – un camp où ont été détenus quelque 2 600 jeunes dans des conditions horribles, sur lequel Ai Xiaoming avait lu les mémoires de Wang Xiaozhi (汪孝直), resté là 25 ans avant d’être réhabilité et autorisé à rentrer à Chongqing seulement en octobre 1982 : « La plantation de thé de Shaping – chronique du camp de laogai de Songjiashan » (《沙坪茶场——宋家山劳动 教养纪事》).

 

 

La plantation de thé de Shaping 《沙坪茶场》

(photo Boston Review of Books)

 

 

Ai Xiaoming et ses deux compagnons ont refait le chemin parcouru en 1966 par Niu Lihua pour aller à Shaping à partir de l’arrêt de bus de Maisixi (汽车站马嘶溪) avant de traverser la rivière Dadu, par bateau parce qu’il n’y avait pas de pont. En 2006, la plantation a été transférée à 160 kilomètres de là, et le site transformé en une sorte de jardin pour réhabilitation de drogués, les vieux bâtiments du camps dès lors abandonnés, certains récupérés par des petits fermiers yi.

 

Ainsi disparaissent peu à peu les vestiges du passé. Le plus douloureux pour Ai Xiaoming a sans doute été de retrouver l’ancienne maison où avait été détenu Hu Feng, mais de devoir se contenter d’en apercevoir un mur dilapidé de loin, sans pouvoir s’en approcher car il disparaît aujourd’hui dans une végétation dense.

 

 

Les vestiges de la maison de Hu Feng (胡风囚居)

(photo Boston Review of Books)

 

 

Le mur d’enceinte du camp, transformé en « prison » (jianyu 监狱) après l’abrogation du terme de laogai en 1996, subit le même sort.

 

 

Le mur de l’ancienne « prison » à flanc de montagne

(photo Boston Review of Books)

 

 

Le nom même de Miaoxi a été modifié quand le camp a été ouvert, en 1953 : à l’origine, il s’écrivait miào 庙溪 : le ruisseau du temple (ancestral). Mais, les temple de Miaoxi ayant été détruits, le caractère de temple a été changé pour celui, homophone au ton près, de « jeune pousse » : miáo . En fait de pousses, on dit que, comme à Jiabiangou, si l’on creuse un peu, on trouve des os. Comme le dit Wang Xiaozhi en conclusion de ses mémoires, toute la zone est un immense cimetière.

 

Pendant ce temps, Niu Lihua était tombé gravement malade ; hospitalisé en mars 2023, il est décédé deux mois plus tard. L’article publié par Ai Xiaoming dans la Boston Review of Books retrace ce parcours rétrospectif en hommage à celui qui l’a inspiré, et à tous ceux qu’il s’agit de ne pas oublier.

 

Une réflexion sur la mémoire et l’oubli, et l’absence de lois

 

Soulignons tout particulièrement l’accent mis, en conclusion, dans la quatrième et dernière partie de l’article, « Vide juridique et réalité de l’esclavage » (虚无的法律与真实的奴役), sur l’absence de législation – civile ou pénale –  qui favorise la dangereuse concentration du pouvoir de l’État, en remplaçant la loi par l’arbitraire d’une « pensée » laissée à l’interprétation de chacun, à commencer par celle de Mao.

 

Victime de la Campagne anti-droitiers (反右派运动) de 1957, Du Guang (杜光) est l’un de ceux qui a ensuite fait des recherches sur le mouvement ; Ai Xiaoming cite les conclusions de ses recherches : dans leur autodéfense, les droitistes ne pouvaient que s’aligner sur l’idéologie ambiante, et citer la pensée de Mao pour justifier la justesse de leurs convictions. Le Parti a remplacé un code de lois et créé un système totalitaire sur lequel repose la responsabilité ultime de toutes les souffrances et les morts du passé.

 

Mais c’est un passé qui est déjà en grande partie oublié car les témoins qui en restent sont en train de disparaître : ceux qui avaient 20 ans en 1957 en auront bientôt près de 90. Les témoignages que certains, comme Niu Lihua, nous ont laissés sont d’autant plus précieux.

 


 

[1] Camp sur lequel la documentariste Xie Yihui (谢贻卉) a tourné un documentaire achevé en 2014 (Dabao Xiao laojiao 《大堡小劳教》), qui est aujourd’hui conservé dans les Archives du film indépendant chinois (华语独立影像资料).

[2] Article traduit en anglais par Ian Johnson, et paru, avec une longue introduction, sur le site New York Review of Books le 22 novembre 2025.

 

 

     

 

 

 

 
     
     
     
     
     
     
     
     

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Qui sommes-nous ? - Objectifs et mode d’emploi - Contactez-nous - Liens

 

© ChineseMovies.com.fr. Tous droits réservés.

Conception et réalisation : ZHANG Xiaoqiu