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« Vivre ! » : célébration de la foi dans l’avenir et de l’esprit de résilience d’un peuple

par Brigitte Duzan, 11 mai 2011, révisé 15 mai 2012

 

« Vivre ! » (活着) marqua tellement les esprits à sa sortie qu’il obtint le Grand Prix du jury au festival de Cannes en 1994. Il est généralement considéré comme un chef d’œuvre de Zhang Yimou (张艺谋), mais lui a valu deux ans d’interdiction de tournage. Il est aussi l’une des plus belles réalisations de Lü Yue (吕乐) en tant que chef opérateur.

 

« Vivre ! » : saga familiale durant une trentaine d’années

 

Adapté d’une nouvelle éponyme de Yu Hua (余华) (1), « Vivre ! » apparaît comme un tableau des bouleversements politiques qu’a connus la Chine des années 1940 jusqu’à la fin de la Révolution culturelle. L’accent n’est cependant pas mis sur le processus historique lui-même : il ne sert que de toile de fond à la peinture des drames qu’il a causés, en l’occurrence les tragédies personnelles qu’ont subies les membres d’une famille, comme tant d’autres au même moment, et en ce sens tragédies emblématiques.

 

Vivre !

 

Le scénario est divisé en cinq parties, correspondant aux différentes périodes historiques de ces trente années.

 

1. Les années 1940.

 

Fugui () est le fils d’un riche potentat local, interprété par Ge You (葛优), époux de Jiazhen (家珍), interprétée par Gong Li (巩俐). Joueur invétéré, il finit par perdre tous les biens de sa famille au jeu, l’heureux gagnant étant un homme du nom de Long’er (). Cette déchéance morale autant que matérielle incite Jiazhen, enceinte, à le quitter, avec leur petite fille, Fengxia (凤霞).

 

Pour survivre, Fugui monte alors un spectacle d’ombres avec les marionnettes que lui a données Long’er. Il finit par retrouver sa femme et sa fille, plus le petit garçon né entre temps : Youqing (有庆).

 

2. La guerre civile et la fondation de la République.

 

Fugui et son collaborateur sont enrôlés dans les troupes du Guomingdang. Quand il réussit à revenir chez lui, c’est pour apprendre que Fengxia est devenue muette et pratiquement sourde à la suite d’une maladie.

 

En 1949, ensuite, Long’er est accusé d’être capitaliste et contre-révolutionnaire ; ses biens lui étant confisqués, il préfère les incendier. Pour Fugui, cela apparaît comme une ironie du sort : c’est lui qui aurait été à la place de Long’er s’il n’avait pas perdu sa fortune au jeu…

 

3. Le Grand Bond en avant.

 

On retrouve Fugui vers 1958. Le chef de village demande à tout le monde d’apporter leurs objets en métal pour les faire fondre dans le haut fourneau de fortune du village, afin de participer à l’effort national de production d’acier. Fugui étant chargé de

 

L’affiche du festival de Cannes

distraire les villageois avec ses pièces de marionnettes, il est dispensé de donner leurs attaches en métal.

 

Fengxia ayant été harcelée par des garnements du village, Youqing la venge en leur versant un bol de nouilles sur la tête dans la cuisine collective. Accusé de sabotage et refusant de présenter ses excuses, il est battu par son père, mais finit par se réconcilier avec lui lorsque celui-ci apprend les raisons de son geste. Quelques temps plus tard, cependant, Youqing meurt, écrasé par un camion conduit par le chef de district, qui se révèle être l’ancien partenaire de Fugui dans le théâtre de marionnettes, Chunsheng (春生). Jiazhen refuse ses offres de compensation : il reste à leur devoir une vie.

 

4. La Révolution culturelle.

 

Le chef de village avise Fugui qu’il doit brûler ses marionnettes car elles font partie des « vieilleries » représentatives de la vieille culture qui doit disparaître. Fengxia, pour sa part, est présentée au chef d’une bande de Gardes rouges qui a lui aussi un handicap, Erxi (二喜) ; ils tombent amoureux et se marient.

 

Huozhe, le livre de Yu Hua

 

Quant à Chunsheng, accusé d’être capitaliste et réactionnaire, et sa femme s’étant suicidée, il veut en faire autant. Il veut auparavant s’acquitter de sa dette, mais Jiazhen, tout en se réconciliant avec lui, continue de refuser son offre de compensation …

 

Quelques mois plus tard, Fengxia étant prête à accoucher, ses parents et son mari l’accompagnent à l’hôpital du district. Mais, les médecins ayant été étiquetés « autorités académiques réactionnaires » et envoyés se faire rééduquer, il ne reste que de jeunes étudiants. Erxi réussit cependant à faire revenir un médecin ; comme il est affamé, il lui offre des petits pains à la vapeur, des mántou (馒头), nom donné au bébé qui naît après un accouchement apparemment sans problème. Mais une hémorragie se déclare ensuite, et Fengxia en meurt, ni le médecin, malade d’avoir avalé trop de petits pains, ni les jeunes infirmières, inexpérimentées et affolées, n’ayant pu la sauver (3).

 

5. Six ans plus tard, à la fin de la Révolution culturelle.

 

La famille, désormais réduite à Fugui et Jiazhen, Erxi et le petit Mantou, se rendent sur la tombe de Youqing et Fengxia, où Jiazhen dépose quelques petits pains, en souvenir…

 

Sur le chemin du retour, Erxi achète des poussins à son fils et ils décident de les garder dans la boîte vide qui était autrefois celle des marionnettes du théâtre d’ombres. Mantou demande alors combien de temps il va falloir pour que les poussins grandissent, à quoi Fugui répond en reprenant une phrase antérieure, mais en la modifiant légèrement.

 

Au début du film, il avait déclaré à son fils :

“小鸡长大了就是鹅,鹅长大了就是羊,羊长大了就是牛”“牛之后了呢?”“牛之后就是共产主义了。

« chaque poussin, en grandissant, deviendra une oie, après l’oie on aura un mouton et après le mouton on aura un bœuf. » - « et après le bœuf ? » avait demandé l’enfant – « après le bœuf on aura le communisme. »

Maintenant, l’enfant demande : « et je pourrai monter sur le dos du bœuf ? » - « non », répond Fugui avec son optimisme inébranlable, alors qu’ils se mettent à table, « parce qu’il y aura des voitures, des avions » et «  alors, la vie sera de mieux en mieux. » :到那时候,咱日子就会越来越好了。

 

C’est dans cette phrase qu’il faut chercher le message du film : c’est un hommage au courage dans l’adversité, à la résilience du peuple chinois qui, dans les pires moments de son histoire, a su garder la vitalité, l’énergie nécessaires pour … vivre et continuer à vivre, sens des deux caractères du titre : 活着 huózhe. Comme l’a dit le critique Roger Ebert : « `To Live” is a simple title, but it conceals a universe. »

 

Un film beaucoup moins sombre que le roman de Yu Hua

 

Paru en 1992, le roman éponyme de Yu Hua dont le film est adapté représente un tournant dans l’œuvre de l’écrivain après l’année charnière qu’est 1989. Il délaisse alors le style avant-gardiste qui avait été le sien jusque là pour se tourner vers une écriture plus réaliste, plus axée vers la peinture des phénomènes sociopolitiques de son époque, et des problèmes concrets du peuple. Il rejoignait ainsi un mouvement assez général en Chine

 

Fu Gui, fin des années 1940

à l’époque, tant en littérature qu’au cinéma. C’est en 1989 en effet, quelques mois après les événements de Tian’anmen, que fut initié le mouvement dit « néoréaliste », par la revue Zhongshan (《钟山》).

 

Le roman de Yu Hua, cependant, est d’un réalisme sombre, beaucoup plus sombre que le film de Zhang Yimou. Il accumule les décès :

- Fugui y apparaît au début comme un irresponsable qui, en perdant au jeu la fortune familiale, provoque la mort de son père, d’indignation et de désespoir.

- Lorsqu’il revient chez lui après avoir combattu dans les rangs du Guomingdang, il apprend non seulement que sa fille est devenue muette et à moitié sourde, mais que sa mère est morte d’une attaque.

- Peu après la mort de sa fille, Fengxia elle-même meurt, d’ostéoporose, et le fils meurt dans un accident.

- Quant au petit-fils de Fugui, le Mantou du film, il s’étouffe, en mangeant des mantou, justement.

 

Fu Gui ruiné, s’éloignant

 

Finalement, Fugui reste seul avec le bœuf qu’il a réussi à s’acheter, concrétisation de sa formule optimiste : après l’oie on aura un mouton, après le mouton un bœuf). Mais cela n’altère en rien sa foi inébranlable en un avenir meilleur.

 

Lors d’une interview peu après la sortie du film, Yu Hua lui-même a relaté avec humour la genèse du projet, ainsi que les désaccords et les longues

discussions qu’il a eus avec Zhang Yimou lors de l’adaptation de son roman.

 

En fait, c’est une autre œuvre de Yu Hua que le réalisateur avait choisie au départ, mais il voulait changer tellement de choses qu’ils n’ont pu se mettre d’accord. Yu Hua lui a alors confié le manuscrit de « Vivre » qui n’était pas encore publié. Zhang Yimou lui a téléphoné dès le lendemain matin pour lui dire que le récit l’avait tellement ému qu’il n’en avait pas dormi de la nuit, ce qui, ajoute Yu Hua avec humour, est à relativiser, sachant que Zhang Yimou dort à peu près deux heures par nuit.

 

Les droits d’adaptation furent achetés pour 50 000 RMB, mais les discussions furent interminables. Zhang Yimou était particulièrement conscient des difficultés d’un tel sujet dans le contexte d’un durcissement de la censure post Tian’anmen, en particulier pour le cinéma, ce qui l’a incité à opter pour une approche moins dure que l’écrivain. Cela n’a pourtant pas empêché le film d’être interdit en Chine, et Zhang Yimou lui-même interdit de tournage pendant deux ans, essentiellement pour la peinture au vitriol de la Révolution culturelle dans le film.

 

Un tournant dans la filmographie de Zhang Yimou

 

Il s’agit certes d’une peinture au vitriol de la période, mais une peinture bien plus réaliste et plus sobre que ce qu’on voit généralement : pas de défilés dans les rues, de hurlements de slogans ni de scènes de brutalité. Le film fait porter tout l’accent non sur les événements, mais sur les personnages, leurs caractères et les relations entre eux. C’est une peinture plus intimiste, loin des fresques symboliques des débuts du réalisateur, bien plus proche de ce que les gens ordinaires ont pu vivre et ressentir.

 

Jiazhen et ses deux enfants

 

Zhang Yimou a expliqué ce changement par un processus de maturation naturel, un rapprochement, en vieillissant, des soucis et des émotions des gens. Quoiqu’il en soit, conséquence directe, le style est différent : le rythme plus rapide, moins réflexif, l’image moins colorée, ou plutôt moins dramatique, le visuel ici étant relégué au second plan. L’image symbolique, typique de Zhang Yimou jusque là (3), s’efface derrière la narration.

 

Même avant le début du tournage, le film s’annonçait comme différent : les droits de distribution à l’étranger avaient été vendus à l’avance, et le budget était sans comparaison même avec le film précédent, « Epouses et concubines ». Il était attendu à Cannes, où l’on prévoyait qu’il serait récompensé : il arrivait l’année après la Palme d’or d’ « Adieu ma concubine » (《霸王别姬》) et beaucoup lui prédisaient un destin semblable.

 

C’était cependant, en fait, la fin d’une période de grâce, la fin de la période héroïque de la cinquième génération. Les critiques et le public occidentaux furent enthousiasmés par ce qu’ils virent comme une dénonciation des aberrations du régime, comme ils l’avaient été, pour les mêmes raisons, par le chef d’œuvre de Tian Zhuangzhuang (田壮壮) sur un sujet similaire, « Le cerf-volant bleu » (《蓝风筝》), sorti la même année 1993 (4). Mais les critiques, en Chine, hors phénomène

 

Fengxia enfant

de censure, ne furent pas aussi enthousiastes.

 

Zhang Yimou lui-même l’a expliqué lors d’un entretien avec le Southern Daily en novembre 2001, à l’occasion de la sortie de « Hero » (《英雄》) :

« … J’avais le pressentiment que je ne passerais pas la censure. J’ai donc fait une projection privée, à Pékin. Plus d’un millier de personnes du monde du spectacle y assistèrent. La plupart d’entre eux n’ont pas aimé le film. « Vivre ! » leur apparut comme un film lambda, une histoire ordinaire filmée sans originalité. Il n’a pas la tension visuelle que l’on trouve dans « Le sorgho rouge » ou « Epouses et concubines »… Il n’a pas un style nouveau, il est très simple. A l’époque, un spécialiste de la nomenclature m’a dit qu’il était « politiquement réactionnaire et artistiquement médiocre »… « Vivre !» a une signification bien plus profonde que « Le sorgho rouge », mais « Le sorgho rouge » avait la force de la nouveauté. »

 

Il continuait cependant en défendant son film et sa conception artistique :

« … Dans n’importe quel pays, que l’on  puisse faire ce genre de film représente un grand pas en avant… Pendant des années, nous, Chinois, n’avons pu contrôler nos destinées, nous n’avions aucune possibilité de choisir. On peut faire beaucoup de films comme « Vivre ! », même si passer la censure restera très difficile. Tout artiste doit toujours avoir en tête que les sujets traitant de la misère du peuple ont un sens profond, c’est le plus important en art. … Or, pendant des années, le peuple chinois a subi tant de misères qu’il y a un nombre infini de sujets. J’espère pouvoir raconter de meilleures histoires avant de vieillir trop, tant que j’ai l’esprit qui fonctionne encore… »

 

« L’amour sous l’aubépine » : une « meilleure histoire » ?

 

Avec « Un amour sous l’aubépine », en 2010, Zhang Yimou en revient à une esthétique qui lorgne vers les vastes paysages de ses débuts, le jaune d’or du soja en fleur se substituant aux rouges sombres du sorgho, avec un côté idyllique allant jusqu’à rappeler par moments « La partie de campagne » de Jean Renoir.

 

Cérémonie de mariage sous Mao

 

On est aux antipodes de « Vivre ! ». L’accent est mis ici sur la pureté d’une histoire d’amour entre deux jeunes dont le malheur ne vient pas des absurdités de la politique mais de celles d’un cancer incurable. Il flotte sur le film une atmosphère de douce nostalgie, qui tend à se répandre aujourd’hui, dans une génération qui se souvient de son adolescence en gardant le meilleur et occultant le pire. Mais on est loin ici de la

flamboyance du premier film de Jiang Wen, « In the Heat of the Sun » (《阳光灿烂的日子》), qui avait fait de la Révolution culturelle une période de folle liberté pour des gamins livrés à eux-mêmes en l’absence de leurs parents envoyés à la campagne se faire rééduquer.

 

On reste ébahi de trouver un traitement aussi lisse, des images aussi léchées, et finalement un récit aussi pervers de cette période terrible, par un réalisateur qui nous a livré « Vivre ! » il va bientôt y avoir près de dix ans.

 

Souvenons-nous de ce que disait Roger Ebert à la fin de sa critique du film déjà citée :

.. « Vivre ! » a va lu deux ans d’interdiction à Zhang Yimou et Gong Li… mais il a le mérite d’avoir été fait… il existe sur l’écran comme un témoignage fascinant sur des vies humaines perpétuées dans des conditions terrifiantes… C’est un grand film, fort et plein d’énergie, fait par un réalisateur dont la vision englobe quatre décennies d’histoire nationale, mais qui insiste surtout sur ce que veulent les gens ordinaires, ce que son héroïne réclame à grands cris : une vie tranquille. Tous ces nouveaux films qui nous viennent de Chine sont enthousiasmants. Ils sont écriture et célébration de l’histoire, ils en sont aussi un hommage funèbre.

 

« Vivre ! » est l’apogée d’une œuvre et d’une époque cinématographique, le chef d’œuvre d’un réalisateur qui a opté depuis lors pour une autre forme de cinéma.

 

 

Notes

(1) Sur Yu Hua et son œuvre, voir :

www.chinese-shortstories.com/Auteurs_de_a_z_Yu%20Hua.htm

Le roman, traduit en français par Yang Ping, a été publié chez Actes Sud, dans la collection de poche Babel.

(2) Petit clin d’œil au passage : le médecin n’a avalé que 7 mantou, mais, comme il a beaucoup bu en même temps, chaque petit pain, dit le récit, a enflé dans son estomac « jusqu’à atteindre la taille de 7 mantou ». Faites la multiplication : il avait l’équivalent de 49 mantou dans le ventre, rappel de la date de la fondation de la République populaire, 1949 ! Symbole fatidique de l’échec de la politique maoïste et, tout particulièrement, de la Révolution culturelle.

(3) Voir en particulier « Le sorgho rouge » :

www.chinese-shortstories.com/Adaptations%20cinematographiques_ZhangYimou_Le_sorgho_rouge.htm

(4) C’étaient des sujets dans l’air du temps. Il est  intéressant de noter à cet égard que « Vivre ! » a partagé le Grand Prix du jury, à Cannes, avec celui de Nikita Mikhalkov, « Soleil trompeur » (Утомлённые солнцем), qui se passe en août 1936, au début des Grandes Purges de Staline au cours desquelles des millions de Russes furent accusés d’être des « ennemis du peuple ». Le film dépeint l’arrestation d’un officier de l’Armée rouge qui passait une journée de congé dans la datcha des parents de sa femme. Il semble effectivement faire le pendant du film de Zhang Yimou.

 

 

Le film “Vivre!”

 

Interview de Ge You et Gong Li au festival de Cannes, en l’absence de Zhang Yimou

http://www.ina.fr/art-et-culture/cinema/video/CAC94050254/vivre-de-zhang-yimou.fr.html

 

 

 

 

 

 
     
     
     
     
     
     
     
     

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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